L’échec pour affirmer son caractère

Faire l’expérience de l’échec, c’est éprouver son désir et se rendre compte qu’il est parfois plus fort que l’adversité.

Le parcours du général de Gaulle du début de la Première Guerre mondiale à la fin de la seconde, est jalonné d’échecs.

Le “grand Charles” a traversé l’entre-deux-guerres avec le sentiment du fiasco chevillé au corps. La guerre de 14-18 lui a “laminé l’âme”, ainsi qu’il l’écrira dans ses Mémoires, mais son sentiment d’échec vient surtout de sa longue captivité. De mars 1916 à la fin de la guerre, elle l’a privé de combats à l’heure où sa patrie était menacée. Il tenta bien de s’évader, mais échoua à cinq reprises.

Après la guerre, il s’engagea en Pologne, dans l’armée du Rhin ou au Proche-Orient, mais c’était parce qu’il fallait bien faire quelque chose, avec toujours cette impression d’une vie en dessous de ses attentes. Lorsqu’en 1934 il publie Vers l’armée de métier,  il n’est qu’un obscur lieutenant-colonel. Il attend de cette publication qu’elle lui apporte enfin la reconnaissance. Il veut servir la France en tant qu’écrivain et stratège, puisqu’il ne lui a pas été donné de la servir en homme d’action. Mais le livre ne rencontre qu’un faible écho. Dans la France vaincue et occupée, sidérée, personne ne connaît ce général inconnu qu’un conseil de guerre condamnera à mort par contumace. son appel du 18 juin semble, au mieux, sans avenir. Au prie, suspect. Charles de Gaulle espérait des ralliements massifs. Il ne voit arriver aucun chef militaire, aucune figure politique sérieuse, seulement quelques aventuriers rêvant de faire parler la poudre, quelques officiers de réserver et des pêcheurs de l’île de Sein…Lorsque les Alliés débarquent en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, ils installent au pouvoir Henri Giraud et non Charles de Gaulle. Et lorsqu’ils débarquent en Normandie le 6 juin 1944, ils prennent encore bien soin de tenir le général de Gaulle à l’écart. Il faudra deux millions de Parisiens sur les Champs-Elysées le 26 août, venus l’accueillir et l’acclamer en héros, pour que les Alliés n’aient d’autre choix que de reconnaître le Gouvernement provisoire de la République française que le général de Gaulle avait formé au début du mois de juin.

” La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même.” Mémoires du générale de Gaulle.

Les échecs ont eu pour vertus de façonner ce caractère, de le préparer à endurer d’autres échecs. Ils ont confirmé Charles de Gaulle dans son désir de servir la France, ils ont nourri cette force de résistance à l’adversité qui deviendra la clef de son succès.

Son parcours fait songer à celui d’un autre président, mais américain. Ce dernier a commencé par faire faillite à 31 ans. Il fut ensuite battu aux élections législatives à 32 ans. Fit faillite une nouvelle fois à 34 ans. Dut faire le deuil de celle qu’il aimait, emportée par la maladie, alors qu’il n’avait que 35 ans. Fit une dépression à 36 ans. Fut battu aux élections locales à 38 ans. Battu aux élections du Congrès à 43 ans, puis à 46 et 48 ans. Battu ensuite aux élections du Sénat à 53 ans et 58 ans. A 60 ans, finalement, Abraham Lincoln devint président des Etats-Unis. C’est à lui que nous devons l’abolition de l’esclavage. Il dut déployer une énergie immense pour remporter ce combat conduisant à la loi d’abolition, tant les résistances furent nombreuses. On peut se demander, comme dans le cas du général de Gaulle, si ce n’est pas la somme de ces échecs qui l’a le mieux préparé à cet ultime et victorieux combat par lequel il est entré dans l’Histoire.

L’échec comme leçon d’humilité

L’échec nous rend plus humbles, l’humilité nous rend sages, et c’est cette sagesse qui peut nous faire gagner.

Peu importe, finalement, le nombre de fois que nous tombons, tant que nous nous relevons une fois de plus, tant que nous nous relevons plus sages.

L’échec comme expérience du réel

Éloignés de cette sagesse des Anciens par des siècles de progrès des sciences et des techniques, bercés depuis l’enfance par les ” quand on veut, on peut “, nous avons tendance à croire que notre volonté peut tout. Pressés d’en découdre, nous présupposons trop souvent que tout dépend de nous : nous nous faisons alors une idée fausse du réel. Nous le voyons comme un pâte que nous pourrions modeler à loisir. Et ce ne sont pas nos succès qui vont nous convaincre du contraire. Lorsque nous réussissons ce que nous entreprenons, nous ne sommes pas le mieux disposés pour entendre cette vérité, rappelé par Marc Aurèle, mais aussi par Sénèque ou Epictète, que le réel parfois résiste.

L’échec nous offre la chance de nous rendre enfin à l’évidence : il y a bien en face de nous quelque chose qui s’appelle le réel. Difficile de le nier lorsque nous nous sommes battus, avons fait de notre mieux mais avons échoué quand même. Et dans ce réel il y a en effet les choses qui dépendent de moi, et celles qui n’en dépendent pas – autrement, je n’aurais pas échoué. La sagesse stoïcienne commence par cette prise de conscience, par cette distinction, extrêmement simple, mais très difficile à intégrer lorsque nous n’échouons pas.

Or, cette distinction est souvent à l’origine de la réussite. Marc Aurèle lui-même ne cesse de rappeler, dans Pensées pour moi-mêmes, qu’il faut toujours partir de cette ligne de partage : avant d’agir, commencer par identifier ce qui ne dépend pas de soi et ne pas essayer de le changer. Il faut la volonté de changer ce que nous pouvons changer. Il faut la force de ne pas changer ce que nous ne pouvons pas changer.

Ray Charles a perdu la vue à sept ans et sa mère à quinze. Auparavant, il avait assisté à la mort par noyade de son jeune frère. “J’avais le choix, raconte-t-il : m’installer dans au coin d’une rue avec une canne blanche et une sébile ou tout faire pour devenir musicien.” Affirmation purement stoïcienne, qui fait résonner ce mot d’Epictète : “Ce qui dépend de toi, c’est d’accepter ou non ce qui ne dépend pas de toi.” Ray Charles n’a pas gâché ses forces en se plaignant de son sort. Il a accepté cette cécité qui ne dépendait pas de lui pour s’employer à devenir ce musicien et chanteur de génie. […] Ray Charles fut capable, devant l’adversité, de ce grand “c’est comme ça” débarrassé de toute résignation, plein de vie, d’humour, de joie de vivre. Il ne s’est pas dit “c’est injuste”. Il a dit oui à la réalité, un oui qui ressemble au “grand oui à la vie” du Zarathoustra de Nietzsche.

L’échec comme chance de se réinventer

Avant de commencer à écrire le premier volume des aventure de Harry Potter, Joanne Rowling, qui ne s’appelait pas encore J. K. Rowling, avait connu un double échec, sentimental et professionnel. Quittée par son mari, ayant perdu son poste chez Amnesty International, elle s’est retrouvée à Edimbourg, sans revenu, avec sa fille en bas âge. Si elle n’avait pas eu sa sœur pour l’héberger, elle se serait retrouvée à la rue. Meurtrie pa run violent sentiment de ratage existentiel, elle racontera plus tard, bien après le succès phénoménal des aventures de Harry Potter, que c’est en touchant le fond qu’elle a retrouvé une nouvelle fondation. Dans sa vie d’avant, les contraintes croisées du salariat et de la famille l’avaient conduite à mettre en sourdine sa vocation d’écrivain. Tout au plus lui accordait-elle parfois un peu de temps, à l’heure du déjeuner, avant de retourner en réunion. elle changera alors de regard sur son échec et commença à le voir comme l’occasion de changer de vie. Les choses ne furent pas simples pour autant. Sans ressources pour faire garder sa fille, elle ne pouvait écrire que sur les temps de sieste et la nuit.

L’échec comme acte manqué ou heureux accident

Pierre Rey était un directeur de journaux, de Marie-Claire notamment, et un auteur de best-sellers comme Le Grec ou Bleu Ritz. Au faîte de la richesse et du succès, il tomba dans une dépression sévère : incapable de travailler, d’aimer, d’assumer ses responsabilités, puis très vite de dormir et même de manger. Il avait eu tout ce qu’il voulait, était entouré des plus belles femmes, d’amis généreux, passait sa vie dans les palaces. Alors pourquoi cette dépression ? Il commença une longue psychanalyse avec Jacques Lacan, qu’il relate dans son récit Une saison chez Lacan. Au fil des séances, il comprit que ces succès l’avaient en fait éloigné de son désir profond, qui était de produire un vrai livre. Non pas un gros roman de plage comme ceux qu’il pondait pour alimenter la machine à succès, mais un véritable livre, avec une écriture, u style, un propos. Un livre qui ne soit pas simplement distrayant, mais qui aide le lecteur à vivre, qui ajoute une pierre, même petite, à l’édifice de la sagesse humaine. Ses succès faciles, dans la presse, les rayons des librairies ou même les salles de casino, l’avaient en fait détourné de sa voie. La dépression avait donc une fonction : lui montrer son désir trahi. L’obliger à arrêter de “réussir”, et même à s’arrêter tout court, pour retrouver enfin la voie de son désir. Devenu incapable de travailler par ce que trop déprimé, hanté par le sentiment d’une existence vaine, il se rapprocha au fil des mois de cette quête intime que l’ivresse du succès lui avait fait négliger. De manière émouvante, le livre que nous avons entre les est la preuve qu’il est redevenu fidèle à la lui-même : Une saison chez Lacan est en effet un excellent livre, une belle réflexion sur la psychanalyse, le désir, le difficile métier de vivre. C’est d’ailleurs l’ouvrage qui est resté, quand plus personne ne lit ses gros best-sellers. Il aura donc fallu qu’il échoue et souffre d’une dépression pour retrouver le chemin de son désir : qu’il le trahisse pour pouvoir s’en rapprocher. Son échec existentiel fut un acte manqué : par lui, son aspiration profonde réussit à s’exprimer.

Ces réflexions sur l’acte manqué et la dépression nous permettent de souligner un excès de la vision anglo-saxonne de l’échec. L’échec y est souvent présenté comme pouvant être surmonté par une simple persévérance, une pure puissance de la volonté. C’est oublier que la première vertu de l’échec est de nous rappeler les limites de notre pouvoir. Affirmer que “quand on veut, on peut” est une bêtise en même temps qu’une insulte à l’égard de la complexité du réel. Il arrive même que nous échouions parce que nous avons trop “voulu”, et pas assez questionné ce à quoi nous aspirons : la dépression vient alors indiquer que la volonté est devenue folle, qu’elle veut toute seule, indépendamment de ce que le sujet désire vraiment. elle impose au sujet d’arrêter de vouloir pour redevenir capable d’entendre son désir.

Réussir sa vie, ce n’est pas vouloir à tout prix : c’est vouloir dans la fidélité à son désir. L’échec peut être cet acte manqué qui nous rapproche d’une telle fidélité.

Rater, ce n’est pas être un raté

Dans toute son oeuvre, Sigmund Freud nous met en garde contre les effets d’une identification excessive – à la mère ou au père, au chef totalitaire comme à son échec personnel.

S’identifier trop longtemps à l’un de ses parents, c’est s’interdire de grandir, se complaire dans la régression. Un enfant se construit parce qu’il change régulièrement de figure d’identification : c’est dans ce “jeu” qu’il apprend à dire “je”, à assumer sa singularité.

S’identifier à son échec, c’est se dévaloriser jusqu’à se laisser gagner par le sentiment de la honte ou de l’humiliation.

Toute identification excessive comporte une dimension mortifère, une fixation. Or, la vie est mouvement. C’est cette vérité, héraclitéenne, que nous oublions lorsque nous nous focalisons sur le notre échec.

Pour mieux vivre l’échec, nous pouvons déjà le redéfinir.  L’échec n’est pas celui de notre personne, mais celui d’une rencontre entre un de nos projets et un environnement. Notre échec est bien “le nôtre”, mais sans être celui de notre “moi”. Nous pouvons et devons l’assumer, mais sans nous identifier à lui.

Il est de toute façon difficile de définir ce que serait le noyau de ce “moi”. Dans le trouble de l’échec, nous avons parfois l’impression de ne plus savoir qui nous sommes. L’échec nous fait mal par ce qu’il vient fissurer notre carapace identitaire, notre image sociale, l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Nous ne nous reconnaissons plus. Comme un PDG qui dépose le bilan d’une entreprise jadis florissante ou un réalisateur de cinéma habitué aux premières place du box-office dont le nouveau film est déprogrammé des salles en une semaine, nous perdons soudain nos repères. Mais c’est peut-être une bonne nouvelle. Parfois l’expérience de l’échec permet de mesurer combien cette identité sociales nous réduit, nous coupe de notre personnalité profonde, de notre complexité. Pour surmonter nos échecs, il faut donc aussi redéfinir le “moi” : non plus un noyau fixe et immuable, mais une subjectivité plurielle, toujours en mouvement.

Oser, c’est oser l’échec

L’audace ne nous délivre pas de la peur : elle nous donne la force d’agir malgré elle. L’audacieux n’est pas téméraire, tête brûlée qui n’a peur de rien, et cherche à éprouver sa fureur de vivre dans la prise de risque maximale. L’audacieux connaît la peur, mais il en fait un moteur. Il cherche à réduire le risque au maximum, mais sait prendre le risque qui reste : il “tente sa chance” en connaissance de cause. La tête brûlée aime le risque, l’audacieux a le sens du risque.

entendre Richard Branson parler de ses ratages est extrêmement instructif. au sujet de Virgin Cola, il reconnaît en souriant qu’il s’est attaqué à plus gros que lui. Concernant le Virgin Pulse, il précise qu’il a compris, dès la seconde où il a vus on lecteur MP3, qu’il n’était pas Steve Jobs. Et il sourit encore. On a l’impression qu’échouer ne lui déplaît pas, que ses échecs le ramènent à son audace plus encore que ses succès.

” Les audacieux ne vivent pas longtemps, mais les autres ne vivent pas du tout. ” Richard Branson

Quatre axes pour apprendre à oser :

  1. Accroître sa compétence.
  2. Admirer l’audace des autres.
  3. N’être pas trop perfectionniste.
  4. Se souvenir que l’échec sans audace fait particulièrement mal.

La joie du combattant

J’ai rencontré certains entrepreneurs dont l’attitude m’a impressionné. Dans des situations tendues, à l’heure de décisions difficiles, ils m’ont étonné par leur sérénité, leur manière enjouée d’accomplir leurs tâches. Chaque fois, il s’agissait d’entrepreneurs qui avaient fait faillite ou déposé le bilan. Dans ce qu’ils avaient enduré, ils avaient trouvé la force de relativiser. Tant d’autres, qui n’ont pas connu l’échec, vivent leur quotidien dans l’angoisse et la pression, en étant parfois odieux avec leurs collaborateurs. si nos échecs peuvent donner un goût particulier aux succès qui les suivent, ils ont ensuite le pouvoir de nous faire apprécier autrement l’écoulement des jours, le calme après la tempête.

” La joie a toujours maille à partir avec le réel ; tandis que la tristesse se débat sans cesse, et c’est là son malheur propre, avec l’irréel “. Clément Rosset

Notre capacité de rebond est-elle illimitée ?

Depuis le début de notre travail, deux conceptions de la sagesse de l’échec s’affrontent.

Quand nous voyons dans l’échec une chance de rebondir, de se réinventer ou de se découvrir disponibles pour autre chose, nous étions dans une logique du “devenir”.

Et lorsque nous envisageons l’échec comme un acte manqué révélant la force d’un désir inconscient, ou comme une occasion de nous interroger sur nos aspirations essentielles, nous nous situions dans une logique de “l’être”.

Dans le premier cas, la sagesse de l’échec est existentialiste : échouer, c’est se demander ce que nous pouvons devenir. Dans le second, elle est psychanalytique : échouer, c’est se demander qui nous sommes, quel est notre désir profond, rencontrer quelque chose de sa vérité et essayer de l’analyser.

Les grands fondateurs, affirmait déjà Nietsche, sont ceux qui assument pleinement qu’ils sont d’abord des héritiers. Les autres gaspillent tant d’énergie à se cacher ce qu’ils sont qu’il n’en ont plus assez pour continuer de devenir. Une fois que nous savons d’où nous venons, que nous prenons la mesure de tout ce dont nous héritons, il nous reste encore la liberté de danser autour de notre axe, de nous renouveler dans la fidélité à ce que nous ne pouvons pas changer. Il faut connaître le sol pour pouvoir y planter un arbre qui grandisse. Nos échecs peuvent nous aider à connaître la nature de ce sol. A nous d’en prendre acte, et d’apprendre à danser.

Contrairement à ce qu’affirment certains thérapeutes, notre capacité de rebond n’est pas infini. Mais si nous savons rester fidèles à ce qui compte pour nous, elle demeure grande. Qu’on repense aux exemples de Charles de Gaulle, Barbara, Richard Branson ou David Bowie. au cœur des échecs comme des succès, c’est en restant fidèles à leur quête, en dansant sur leur axe, qu’ils ont réussi. David Bowie a changé de visage, de personnage, de genre, s’est réinventé en même temps que sa musique, mais il est resté fidèle à son expérience. Non pas à son “identité”, ni à son essence, mais à son projet, à son manque. A son étoile.

Nous sommes d’autant plus libres que nous savons à quoi nous aspirons. Identifier notre quête, ce sur quoi nous ne devons pas céder, nous rend à la fois moins libres et plus libres. Moins libres : tout n’est plus possible. Plus libres : nous serons meilleurs en restant “sur notre axe “, fidèles à notre désir.

Deux directions philosophiques donc, mais une seule sagesse de l’échec : celle qui nous ouvre à notre liberté au cœur même des limites.

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