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Ça s'est fait comme ça | Gérard Depardieu

Ça s'est fait comme ça | Gérard Depardieu

J'apprends à repérer le regard des mecs pas clairs, ce regard de curieux, de vicieux. J'apprends à sou rire. Si tu ne souris pas, c'est que tu as peur, que tu es perdu — tu deviens une proie. [...]

Il ne faut pas être au front sans arrêt, comme l'était Guillaume. Au front, tu te brûles. Il faut parvenir à demeurer spectateur de soi-même. Ce n'est pas la peine de pleurer sur un plateau, ce sont les spectateurs qui doivent pleurer. Toi, tu transmets seulement l'émotion, c'est un temps différent. Guillaume n'avait pas cette distance, il était au front, sans cesse au front. Je n'ai pas su l'avertir du danger. [...]

Parcourant les rue de Châteauroux, enfermé dans cette forme d'autisme qui m'a frappé, je marche sur les traces du pèlerin russe et, silencieusement, je me répète la même phrase, une phrase que j'ai trouvée tout seul et qui me plaît bien : «Je vous aime, j'aime la vie. » Je peux la redire des centaines de fois dans la même journée, elle rythme ma respiration, elle m'empêche de me poser des questions sur mon errance, sur cette histoire que je n'aurais pas dû naître, que je n'ai de place nulle part, et je constate qu'elle opère en moi cette sorte de miracle qu'on prête généralement à la prière : elle me réconforte, elle m'apporte une certaine paix. [...]

Dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire

L'héritage, toutes ces conneries, je n'en ai rien à faire. Tant que je suis vivant, je vis, je craque mon pognon. Vivre, c'est la seule chose qui importe. Je suis issu du Dédé et de la Lilette, je ne vais pas faire des économies ou, comme dans les familles bourgeoises, commencer à compter la part de chacun...

Tiens, écoute bien, en fait d'héritage, c'est ça que je veux laisser à chacun de mes enfants : Louise, la fille de Guillaume, Julie et ses deux petits, Alfred et Billy, Roxane, Jean. C'est ça que je veux dire à chacun. Ça parle de liberté, d'ouverture au monde, de légèreté, et c'est encore de mon ami Handke, mon cher Handke :

« Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n'aie pas d'intention. Évite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. « N'observe pas, n'examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois inébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond prends soin de l'espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu'enthousiasmé. Échoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d'aucun arbre, d'aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n'y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages, je te suis . »

Et puis tu boiras mon vin, mon chéri, mon amour, et en le buvant tu te rappelleras mon rire. Mon gros rire de paysan, hein ? Et combien j'ai aimé la vie.

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