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C'est une chose étrange à la fin que le monde | Jean d'Ormesson

C'est une chose étrange à la fin que le monde | Jean d'Ormesson

Le monde est beau

J'ai beaucoup aimé ce monde que tant de grands esprits ont tenté de comprendre. Je n'avais pas l'ambition de percer ses secrets. Je ne l'ai jamais accusé, je ne l'ai jamais calomnié, je n'ai pas cherché à le fuir ni à le dénigrer : je m'entendais bien avec lui. J'ai surtout aimé m'y promener. Longtemps, pour un oui pour un non, je suis parti, sur un coup de tête, n'importe quand, n'importe où.

J'emportais quelques livres de voyages dont la naïveté ou la drôlerie, parfois le génie, toujours le talent, ajoutaient beaucoup au charme des paysages qui défilaient sous mes yeux : l'Odyssée d'Homère, Hérodote, Xénophon, les expéditions de notre vieux Dumas dans le Caucase ou à Naples...

Un coup de foudre

Un jour d'été, sur une des côtes de cette Méditerranée orientale où tout a commencé il y a deux mille cinq cents ans, il s'est passé quelques chose.

J'avais longtemps nagé dans une espèce de ravissement. Je sortais de l'eau. Le soleil, là-haut, tapait toujours aussi fort. Le ciel était toujours aussi bleu et aussi implacable. Les cigales chantaient. Je m'asseyais sur le tronc d'un arbre abattu par la tempête ou sur un bout de colonne renversée. Je rêvais à tous ceux qui, depuis trois ou quatre millénaires, étaient passés dans ces lieux aux temps d'Homère ou d'Alexandre, de Cléopâtre et de Marc-Antoine, de Justinien, de Dandolo. J'étais là à mon tour. Un vertige me prenait. Peut-être à cause de mes deux heures de nage et de l'effort que je venais de fournir, les choses autour de moi basculaient d'un seul coup. Les arbres, les rochers, le soleil sur la mer, la beauté des couleurs et des formes, tout me devenait étranger et opaque. Le monde perdait de son évidence. Il n'était plus qu'une question. Enivrante, pleine de promesses. Gigantesque, pleine de menaces. Je me disais : " Qu'est-ce que je fais là?  " Je fermais les yeux. La foudre me frappait. Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?

Le monde m'étonne

La question n'étais pas neuve. Leibniz se l'était déjà posée - Cur aliquid potius nihil ? - et Heidegger l'a reprise. Elle ne m'a plus quitté. Elle est devenue une hantise.

Vous savez ce que c'est quand vous avez une idée en tête. Elle ne vous lâche pas jour et nuit. Vous n'avez plus de répit. Vous devenez bizarre. Non seulement ma propre existence - c'est assez fréquent, je crois -, mais le monde autour de moi me paraissaient invraisemblables. Tout m'étonnait. D'être là, que le soleil brille, que la nuit tombe, que le jour se lève. Que j'écrive ces lignes que vous les lisiez. Qu'il y ait quelque chose qu'à tort ou à raison nous appelons "le réel" ou "la réalité" et qui me semblait se rapprocher soudain dangereusement d'une sorte de subtile illusion ou d'un rêve récurrent.

Je lis des livres

Je lisais des livres. Je me renseignais. J'apprenais que Descartes avait commencé par se demander s'il rêvait et par mettre en doute tout ce qu'il savait ou qu'il croyait savoir. Et que de ce doute était sortie au moins la certitude de l'existence du sujet qui doutait - c'est à dire de sa propre personne. C'était déjà quelque chose. J'apprenais qu'un évêque anglais du nom de Berkeley pensait que tous les objets matériels, l'espace et le temps, le monde entier n'était qu'une illusion. Un adversaire, après avoir pris connaissance de la théorie de Berkeley, s'écriait " Je la réfute ! " et il heurtait du pied une grosse pierre devant lui.

Ce n'était pas tant ma propre existence qui me préoccupait. Ni l'existence du monde autour de moi. Les philosophes font semblant de croire qu'ils n'existent pas et que le monde n'existe pas. Ils savent très bien qu'ils appartiennent à ce monde et que la vie est un peu là, et l'univers aussi. Ils savent que mieux vaut soigner les fractures et les grippes, qu'il faut payer son loyer, qu'il y a un code de la route. Ce que nous ignorons et ce qui me tourmentait, c'est ce que nous faisons dans ce monde dont nous ne parvenons pas à connaître l'origine et le sens.

Le mystère est notre lot

Soutiendrons-nous que le monde sans Dieu est absurde et qu'il serait moins absurde avec Dieu ? Bien sûr que non. Souvenons-nous de notre formule : "Credo quia absurdum." Dieu aussi est absurde pour nous autres, pauvres humains.

Personne n'est capable d'échapper au vertige qui nous prend devant le monde et devant notre destin. Nous n'en finissons jamais de nous heurter à de l'incompréhensible. Tout ce que nous pouvons faire, et c'est déjà immense, c'est de nous interroger sur la mort et sur Dieu.

Ce qui est impossible, c'est de prétendre que les choses sont comme elles sont et que nous n'avons pas à nous poser des questions. Avec Dieu ou sans Dieu, nous sommes plongés dans le mystère. Parce que le temps passe et que la mort est là, le mystère est notre lot. "La plus belle expérience que nous puissions faire, disait Einstein, est celle du mystère."

Qu'est-ce qu'un bon livre ?

Les bon slivres sont ceux qui changent un peu leurs lecteurs. Les modèles : la Bible, l'Illiade et l'Odyssée, le Coran, les Essais de Montaigne, le Cid de Corneille, les Pensées de Pascal, les Fables de La Fontaine, Bérénice de Racine, le Faust de Goethe, les Mémoires d'outre-tombe, le Capital de Karl Max, De l'origine des espèces de Darwin, Les Frères Karamazov de Dostoïevski, Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud, le Journal de Jules Renard, les opérettes d'Offenbach, Les Nourritures terrestres de Gide, Horace, Omar Khayyam, Rabelais, Cervantès, Leopardi, Henri Heine, Oscar Wilde, Conrad, Borges, Cioran...


Voilà que du monde et des hommes surgissent quatre sentiments plus forts les uns que les autres et auxquels je m'abandonne.

L'admiration

Admiration pour le temps, la lumière, la nécessité, le hasard. Admiration pour un ordre des choses si évidemment immuable et si évidemment passager.

Admiration pour les hommes et pour leur génie.

Admiration pour cette beauté pleine de mystère qui a fait couler des flots de paroles et d'encre, et dont il est presque impossible de rien dire d'un peu sûr.

La gaieté

S'il y a autre chose que le monde, ce monde-ci ne prête qu'à rire. Ce qui n'est pas éternel est souvent délicieux mais toujours passager et toujours insignifiant.

La meilleure attitude à l'égard de ce monde et de son histoire, et d'abord et avant tout des réussites sociales et des grandeurs d'établissement si ardemment poursuivies, est de les tenir à distance. Sortir de la poussière et retourner à la poussière ne mérite en aucun cas un excès de révérence. La vie est un songe et le mieux est d'en rire. Je ne cesse de me moquer de moi-même et des autres. J'ai toujours essayé de m'amuser de la brièveté de la vie.

La gratitude

Cette vie étrange et si brève m'a été indulgente. Je l'ai beaucoup aimée. Je me suis longtemps demandé qui devais remercier. Ce livre est destiné à régler la question.

Tout est bien

Le quatrième et dernier de ces sentiments auxquels je ne peux pas me soustraire, je ne sais quel nom lui donner. C'est un mélange de chagrin, de pitié et d'espérance.

Il y a du mal. Le mal naît avec l'homme et avec la pensée. Il n'existe pas avant eux, il est au cœur de l'histoire, il la fait avancer. Et il est aussi mystérieux que la beauté ou le temps.

Le temps, le génie, la beauté... Oui, bien sûr... La pauvreté, la famine, la sécheresse, les séismes, la maladie, la dépression, le mensonge, l'amitié trahie, la passion malheureuse, la violence, le désespoir règnent aussi sur le monde. On me demande ce que je fais. Ce que je fais ? Je fais ce que je peux. J'espère.

J'espère que les hommes ne souffriront pas toujours. Ou qu'ils souffriront un peu moins. J'espère qu'il aura enfin un peu de bonheur pour ceux qui n'en ont jamais eu. J'espère - est-ce bête ! - que la justice et la vérité, si souvent contrariées, sont, ici-bas d'abord, et peut-être même ailleurs, autre chose que des cymbales et des illusions. Il faut toujours penser comme si Dieu existait et toujours agir comme s'il n'existait pas.

Il y a chez les hommes, et seulement chez les hommes, un élan vers la beauté et vers la vérité et une soif d'espérance.

Tout est bien.
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