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Le Miracle Spinoza | Frédéric Lenoir

Le Miracle Spinoza | Frédéric Lenoir

Conversion philosophique

Pour revenir à ces premières pages du Traité de la Réforme de l'entendement, Spinoza explique que l'esprit est tellement diverti par la recherche de la richesse, des honneurs et des plaisirs sensuels qu'il peut difficilement se consacrer à la recherche d'autres biens. Or, et Spinoza affirme en avoir fait lui-même l'expérience, ces biens apparents se transforment tôt ou tard en maux et en tristesse : " Toute notre félicité et notre misère dépendent de la seule qualité de l'objet auquel nous sommes attachés par amour. " Si nous sommes attachés aux biens futiles, comme les honneurs et la richesse, nous connaîtrons les maux liés aux aléas de ces biens, tandis que si nous recherchons la sagesse et nous attachons aux choses les plus nobles, notre bonheur sera plus fort et plus constant.

Une lecture critique de la Bible

S'il a pour principale ambition de défendre la liberté de penser, Spinoza prend bien soin, on le voit, d'affirmer que celle-ci ne s'oppose en rien à la piété, c'est-à-dire à la foi véritable. Mais ce qu'il entend dénoncer avec force dès les premières pages de son Traité, c'est la superstition, sur laquelle se fonde trop souvent la religion pour prospérer. La superstition, explique-t-il, n'existerait pas si le sort nous était toujours favorable. C'est parce que la vie est incertaine, faites de hauts et de bas, que nous sommes portés à croire à toutes sortes de fables, qui nous aident à conjurer la crainte et à allumer l'espoir. Il remarque d'ailleurs que "les plus ardents à épouser toutes espèces de superstitions sont ceux qui désirent le plus immodérément les biens extérieures". Ceux qui savent se contenter de peu sont moins sujets à la superstition, tout simplement parce qu'ils ont moins peur de perdre et, se contentant de ce qu'ils ont, ne nourrissent pas l'espoir d'obtenir autre chose. Mais, surtout, il explique que la superstition est le meilleur moyen de gouverner la masse et qu'elle prend le plus souvent le visage de la religion. [...]

C'est par le biais de l'imagination, et non de l'esprit, que s'exprime le don de la prophétie. "Les prophètes ont été doués, non d'une pensée plus parfaite, mais d'un pouvoir d'imagination plus vif". Passant en revue quantité d'exemples bibliques, d'Abraham à Ezéchiel, sans oublier Moïse et Elie, Spinoza montre que cette révélation par le seul biais de l'imagination pose un problème crucial aux prophètes : ils ne sont pas certains que c'est bien Dieu qui leur parle. Il en va bien sûr de même pour leur auditoire. Et Spinoza d'expliquer pourquoi les prophètes ont toujours accompli des "signes" (perçus par eux-mêmes et par leurs auditeurs comme des miracles, c'est-à-dire des interventions directes de Dieu transgressant les lois de la nature) : puisque l'imagination ne peut apporter un pouvoir de certitude aussi fort que la raison, il faut que la parole prophétique, pour être accrue, soit accompagnée d'un prodige, ce dont la révélation par l'esprit n'a nul besoin : "La prophétie est donc inférieure à cet égard à la connaissance naturelle, qui n'a besoin d'aucun signe, mais enveloppe de sa nature la certitude". Nous verrons plus loin que Spinoza ne croit pas aux miracles : il s'agit, selon lui, de phénomènes inexpliqués (mais pas inexplicables), produits par la puissance de l'imagination et de l'esprit humain. [...]

Spinoza achève sa réflexion sur la prophétie en insistant sur la nécessaire distinction entre la loi divine, entendue comme vraie connaissance et amour de Dieu, et la loi divine, entendue comme règles et prescriptions religieuses à travers le cultes et les cérémonies. La véritable loi divine, pour Spinoza, ce n'est pas l'observance du culte et des rituels, mais la poursuite du souverain bien, la béatitude qui nous vient de la connaissance et de l'amour de Dieu. Ce thème essentiel couronnera l'Ethique, et nous y reviendrons, mais, puisqu'il l'évoque déjà dans le Traité théologico-politique, commençons à l'expliciter. Reprenant l'adage aristotélicien suivant lequel l'entendement (l'esprit) est la meilleure partie de notre être, notre souverain bien et notre plus grande félicité consistent dans la perfection de notre esprit. Aristote affirmait déjà que c'était la contemplation divine, activité parfaite de notre esprit, qui nous apportait le bonheur suprême. Spinoza abonde en ce sens : "C'est en la connaissance et en l'amour de Dieu que consiste notre souverain Bien et notre béatitude."

Le Dieu de Spinoza

J'ai traité, à travers trois ouvrages d'histoire comparée des religions, cette question de la naissance du sentiment religieux, et l'analyse de Spinoza me semble très juste. En quelques mots, ce que nous apprennent les connaissances historiques et archéologiques actuelles, c'est que la religion première et universelle de l'humanité est une sorte d'animisme : Homo sapiens considérait que la nature entière était habitée par des forces et des esprits. Un personnage, que l'on appelle de nos jours un "chamane", était chargé par la tribu d'entrer, à travers un état modifié de conscience, en relation avec ces forces et ces esprits, afin de se les concilier et de dialoguer avec eux, notamment avant la chasse ou pour demander la guérison d'un individu. Au néolithique, il y a environ douze mille ans, l'être humain a commencé à se sédentariser. La chasse et la cueillette ont progressivement été remplacées par l'agriculture et l'élevage. L'homme a cessé de considérer que la nature était enchantée et peuplée d'esprits, et il a remplacé ces esprits par les dieux de la cité, auxquels il rendait un culte, afin d'obtenir leur protection contre ses ennemis et l'aide dont il avait besoin pour vivre (la pluie pour les moissons, la fécondité du bétail, etc.). C'est ainsi que s'est répandu dans toutes l'humanité le rituel religieux par excellence : le sacrifice. Suivant la logique universelle très bien mise en lumière par Marcel Mauss, du don et du contre-don, les humains échangeaient des biens avec les dieux : ils offraient ce qui leur était précieux (des semences, des animaux ,voire des humains) en échange de l'aide et de la protection divines.

Avec la formation des grands empires et le développement du processus de rationalisation, on est progressivement passé de croyance polythéistes (il y a de nombreux dieux qui se valent, avec des fonctions diverses) à des croyances hénothéistes (un dieu supérieur aux autres, comme Amon en Egypte ou Zeus en Grèce), puis à des croyances monothéistes (Aton en Egypte, Yahvé chez les Hébreux, Ahura Mazda en Perse) il n'y a finalement qu'un seul et unique Dieu, "qui a fait l'homme à son image et à sa ressemblance" (Genèse), qui veille sur lui et répond à ses besoins pour peu qu'on lui rende un culte et qu'on observe ses commandements. Sans pouvoir en apporter une démonstration historique et anthropologique, Spinoza a parfaitement saisi, d'un point de vue philosophique, ce qui est à l'origine des grandes religions historiques : le principe finaliste (tout est fait dans la nature pour le bien de l'homme) et utilitariste (je donne quelque chose à Dieu pour qu'il m'apporte sa protection). Il s'agit pour lui d'une superstition qui vise à rassurer l'être humain, fondamentalement mû par les affects de crainte et d'espoir. C'est ainsi que les hommes ont aussi créé les concepts de Bien (tout ce qui contribue à la santé et au culte de Dieu) et de Mal ( ce qui leur est contraire). [...]

La conception spinoziste de Dieu est donc totalement immanente : il n'y a pas un Dieu antérieur et extérieur au monde, qui crée le monde (vision transcendante du divin), mais, de toute éternité, tout est en Dieu et Dieu est en tout à travers ses attributs, qui , eux-mêmes, génèrent une infinité de modes singuliers, c'est-à-dire des êtres, de choses et d'idées singulières. C'est ce qu'on appelle une une vision "moniste" du monde, qui s'oppose à la vision dualiste traditionnelle d'un Dieu distinct du monde.Pour Spinoza Dieu et le monde (la Nature, le Cosmos) ne font qu'un. Ce qui n'empêche pas d'apporter, comme nous l'avons vu, de nécessaires distinctions entre Dieu comme cause libre et  productrice (Nature naturante et Dieu comme contenant de tout le réel (Nature naturée), ou bien comme la matière (attribut de l’Étendue) et l'esprit (attribut de la Pensée), ou encore entre les attributs infinis de Dieu et ses modes finis : l'ensemble des êtres, des idées et des choses singulières. [...]

Spinoza nous promet un chemin vers la béatitude, que la joie la plus pure vient quand nous avons appris à accorder notre nature avec la Nature, à nous mettre au diapason - grâce à la raison - de la symphonie cosmique. Cette conception a profondément touché Albert Einstein. On lui a souvent demandé s'il croyait en Dieu. Il répondait toujours la même chose : au Dieu de la Bible, non, mais au Dieu cosmique de Spinoza, oui. Ainsi, lorsque le grand rabbin de New York lui posa une nouvelle fois la question, il répondit " Je crois en Dieu de Spinoza qui se révèle dans l'harmonie de toute ce qui existe, mais non en un Dieu qui se préoccuperait du destin et des actes des humains. " Grandir en puissance, en perfection et en joie La perception que nous avons du monde

Grandir en puissance, en perfection et en joie

Spinoza distingue donc deux modes fondamentaux de connaissance, qui ont des conséquences pratiques décisives. Le premier genre est uniquement constitué des rencontres avec les corps et des idées extérieurs qui affectent notre corps et notre esprit. Ces rencontres produisent des images qui ne correspondent pas à la réalité objective, mais à la représentation qu'on s'en fait. Spinoza qualifie d'« inadéquate » (fausse, imparfaite, mutilée) la connaissance de moi-même et du monde qui en découle. C'est là le premier genre de connaissance : l'opinion qu'on se fait d'une chose liée à la représentation imaginative et partielle qu'on en a. Cependant, on peut dépasser ce stade imparfait de connaissance grâce au développement de la raison, qui s'appuie sur les « notions communes à tous les hommes, car tous les corps ont en commun certaines choses qui doivent être perçues par tous de façon adéquate, autrement dit de façon claire et distincte ». Comme ces notions communes à tous les hommes, ces idées adéquates universelles, sont recouvertes par nos représentations imaginatives et nos opinions, nous devons nous aider de notre raison pour libérer ces notions communes et aussi, par la suite, arriver à discerner ce qui est bon et mauvais pour nous.

Selon que notre mode de connaissance est davantage lié à notre imagination ou à notre raison, la joie qui découlera ne sera pas de même nature. La joie issue d'un affect lié à une idée inadéquate sera « passive », nous dit Spinoza, c'est-à-dire partielle et provisoire, car elle se fonde sur une connaissance erronée. Tandis qu'une joie liée à une idée adéquate sera « active », c'est-à-dire profonde et durable, car liée à une connaissance vraie.

Prenons un exemple très parlant : celui de la rencontre amoureuse. Spinoza définit l'amour comme « une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure». Dans le cadre d'une rencontre amoureuse, la cause extérieure, c'est la personne aimée. Mais Spinoza précise bien que la joie ne vient pas directement de cette personne, mais de l'idée qu'on en a. Or cette idée peut être fausse, partielle, imaginative, donc inadéquate, ou, au contraire, vraie, complète, fondée sur la raison, et donc adéquate. Dans le premier cas, la joie sera passive, elle ne durera que le temps de l'illusion sur laquelle est fondé cet amour. Et Spinoza précise que, lorsque nous sortirons de l'illusion et aurons une connaissance véritable de l'autre, la joie (passive) se transformera en tristesse, voire en haine (qu'il définit comme « une tristesse, qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure »).

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