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L'Alchimiste | Paulo Coelho

L'Alchimiste | Paulo Coelho

Le bateau est en sécurité dans le port. Mais ce n'est pas pour cela que les bateaux ont été construits. [...]

Il resta à considérer les pierres. Il caressa doucement chacune d'elles, éprouva leur température, leur surface lisse. Elles étaient son trésor. Le seul fait de les toucher lui procura une sorte d'apaisement. Elles lui rappelaient le souvenir du vieil homme. « Quand tu veux vraiment une chose, lui avait dit celui-ci, tout l'Univers conspire à faire en sorte que tu parviennes à l'obtenir. » [...]

« J'ai promis de prendre mes propres décisions », dit-il en lui-même. Mais les pierres avaient dit que le vieillard était toujours à ses côtés, et cette réponse lui redonna confiance. Il considéra de nouveau le marché désert, et ne ressentit plus le désespoir qu'il avait éprouvé auparavant. Ce n'était plus un monde étranger : c'était un monde nouveau.

Après tout, ma foi, c'était justement cela qu'il voulait : connaître des mondes nouveaux. Même s'il ne devait jamais arriver jusqu'aux Pyramides, il était déjà allé beaucoup plus loin que n'importe quel berger de sa connaissance. « Ah ! s'ils savaient qu'à moins de deux heures de bateau il existe tant de choses différentes... »

Le monde nouveau apparaissait devant ses yeux sous la forme d'un marché désert, mais il avait déjà vu cette place pleine de vie, et il ne l'oublierait plus jamais. Il se souvint de l'épée ; il avait payé le prix fort pour la contempler un instant, mais aussi n'avait-il jamais rien vu de semblable jusque-là. Il eut soudain le sentiment qu'il pouvait regarder le monde soit comme la malheureuse victime d'un voleur, soit comme un aventurier en quête d'un trésor. [...]

« Peut-être est-ce là un signe, dit l'Anglais, comme s'il pensait à haute voix.
— Qui vous a parlé de signes ? »

L'intérêt du jeune homme croissait de minute en minute. « Dans la vie, tout est signe, dit l'Anglais, qui cette fois referma la revue qu'il était en train de lire. L'Univers est fait en une langue que tout le monde peut entendre, mais que l'on a oubliée. Je cherche ce Langage Universel, entre autres choses. C'est pour cette raison que je suis ici. Parce que je dois rencontrer un homme qui connaît ce Langage Universel. Un Alchimiste. » [...]

Je suis vivant, dit-il au jeune homme, tout en mangeant une poignée de dattes, dans la nuit sans lune et feux de camp. Et pendant que je mange, je ne fais rien d'autre que manger. Quand je marcherai, je marcherai, c'est tout. Et s'il faut un jour me battre, n'importe quel jour en vaut un autre pour mourir. Parce que je ne vis ni dans mon passé ni dans mon avenir. Je n'ai que le présent, et c'est lui seul qui m'intéresse. Si tu peux demeurer toujours dans le présent, alors tu seras un homme heureux. Tu comprendras que dans le désert il y a de la vie, que le ciel a des étoiles, et que les guerriers se battent parce que c'est là quelque chose d'inhérent à la vie humaine. La vie alors sera une fête, un grand festival, parce qu'elle est toujours le moment que nous sommes en train de vivre, et cela seulement. » [...]

Le jeune homme, pour sa part, songeait à son trésor. Plus il se rapprochait de son rêve, plus les choses devenaient difficiles. Ce que le vieux roi avait appelé la Chance du Débutant ne se manifestait plus. C'était maintenant, il le savait, l'épreuve de l'obstination et du courage pour qui est à la recherche de sa Légende Personnelle. Aussi ne devait-il pas se précipiter, se montrer impatient. Autrement, il risquerait de ne pas voir les signes que Dieu avait mis sur sa route. [...]

« Je devais éprouver ton courage, dit le cavalier. Le courage est la vertu majeure pour qui cherche le Langage du Monde. » Le jeune homme fut surpris. Cet homme parlait de choses que peu de gens connaissaient.

« Il ne faut jamais se relâcher, même quand on est parvenu aussi loin, poursuivit-il. Il faut aimer le désert, mais ne jamais s'y fier entièrement. Car le désert est une pierre de touche pour tous les hommes : il éprouve chacun de leurs pas, et tue qui se laisse distraire. » [...]

Il n'y a qu'une façon d'apprendre, répondit l'Alchimiste. C'est par l'action. Tout ce que tu avais besoin de savoir, c'est le voyage qui te l'a enseigné. Il ne manque qu'une seule chose. [...]

Le jeune homme continua donc à écouter son cœur, tandis qu'ils cheminaient dans le désert. Il parvint à Connaître ses ruses et ses stratagèmes, et finit par l'accepter comme il était. Alors, il cessa d'avoir peur et cessa d'avoir envie de retourner sur ses pas, car un certain soir son cœur lui dit qu'il était content. « Même si je me plains un peu, disait son cœur, c'est seulement que je suis un cœur d'homme, et les cœurs des hommes sont ainsi. Ils ont peur de réaliser leurs plus grands rêves, parce qu'ils croient ne pas mériter d'y arriver, ou ne pas pouvoir y parvenir. Nous, les cœurs, mourons de peur à la seule pensée d'amours enfuies à jamais, d'instants qui auraient pu être merveilleux et qui ne l'ont pas été, de trésors qui auraient pu être découverts et qui sont restés pour toujours enfouis dans le sable. Car, quand cela se produit, nous souffrons terriblement, pour finir. »

« Mon cœur craint de souffrir, dit le jeune homme à l'Alchimiste, une nuit qu'ils regardaient le ciel sans lune.
— Dis-lui que la crainte de la souffrance est pire que la souffrance elle-même. Et qu'aucun cœur n'a jamais souffert alors qu'il était à la poursuite de ses rêves, parce que chaque instant de quête est un instant de rencontre avec Dieu et avec l’Éternité.
— Chaque instant de quête est un instant de rencontre, dit le jeune homme à son cœur. Pendant que je cherchais mon trésor, tous les jours ont été lumineux parce que je savais que chaque heure faisait partie du rêve de le trouver. Pendant que je cherchais mon trésor, j'ai découvert en chemin des choses que je n'aurais jamais songé rencontrer si je n'avais eu le courage de tenter des choses impossibles aux bergers. » [...]

Chaque homme sur terre a un trésor qui l'attend, lui dit son cœur. Nous, les cœurs, en parlons rarement, car les hommes ne veulent plus trouver ces trésors. Nous n'en parlons qu'aux petits enfants. Ensuite, nous laissons la vie se charger de conduire chacun vers son destin. Malheureusement, peu d'hommes suivent Ile chemin qui leur est tracé, et qui est le chemin de la Légende Personnelle et de la félicité. La plupart voient le monde comme quelque chose de menaçant et, pour cette raison même, le monde devient en effet une chose menaçante. Alors, nous, les cœurs, commençons à parler de plus en plus bas, mais nous ne nous taisons jamais. Et nous faisons des vœux pour que nos paroles ne soient pas entendues : nous ne voulons pas que les hommes souffrent pour n'avoir pas suivi la voie que nous leur avions indiquée. [...]

« Avant de réaliser un rêve, l'Âme du Monde veut toujours évaluer tout ce qui a été appris durant le parcours. Si elle agit ainsi, ce n'est pas par méchanceté à notre égard, c'est pour que nous puissions, en même temps que notre rêve, conquérir également les leçons que nous apprenons en allant vers lui. Et c'est le moment où la plupart des gens renoncent. C'est ce que nous appelons, dans le langage du désert : mourir de soif quand les palmiers de l'oasis sont déjà en vue à l'horizon.

« Une quête commence toujours par la Chance du Débutant. Et s'achève toujours par l'Épreuve du Conquérant. » [...]

« Les yeux montrent la force de l'âme », répondit l'Alchimiste. C'était vrai, se dit le jeune homme. II s'était rendu compte qu'un homme, au milieu de la foule des soldats, au campement, avait son regard fixé sur l'Alchimiste et sur lui-même. Il était pourtant si loin qu'on distinguait fort mal ses traits. Mais il était absolument certain que cet homme les observait.

Finalement, alors qu'ils s'apprêtaient à franchir une chaîne montagneuse qui s'allongeait sur tout l'horizon, l'Alchimiste dit qu'ils étaient maintenant à deux jours de marche des Pyramides.

« Si nous devons nous séparer bientôt, enseignez moi l'Alchimie, demanda le jeune homme.
— Tu sais déjà ce qu'il y a à savoir. Il n'y a qu'à pénétrer dans l'Âme du Monde et découvrir le trésor qu'elle a réservé à chacun de nous.
— Ce n'est pas cela que je veux savoir. Je parle de transformer le plomb en or. »
L'Alchimiste respecta le silence du désert et ne répondit au jeune homme qu'au moment où ils s'arrêtèrent pour manger.

« Tout évolue, dans l'Univers. Et, pour ceux qui savent, l'or est le métal le plus évolué. Ne me demande pas pourquoi, je l'ignore. Je sais seulement que ce qu'enseigne la Tradition est toujours juste. Ce sont les hommes qui n'ont pas su interpréter correctement les paroles des sages. Et, au lieu d'être le symbole de l'évolution, l'or est devenu le signe des guerres.
— Les choses parlent de multiples langages, dit le jeune homme. J'ai vu le blatèrement du chameau n'être qu'un blatèrement, puis devenir un signe de danger, et redevenir enfin un simple blatèrement. »

Mais il se tut. L'Alchimiste devait savoir tout cela.

« J'ai connu de véritables alchimisles, reprit ce dernier. Ils s'enfermaient dans leurs laboratoires et tentaient d'évoluer comme l'or ; ils découvraient la Pierre Philosophale. Cela, parce qu'ils avaient compris que lorsqu'une chose évolue, tout ce qui est autour évolue de même. D'autres ont réussi par accident à trouver la Pierre. Ils avaient le don, leur âme était plus éveillée que celle des autres personnes. Mais ceux-là ne comptent pas, car ils sont rares. D'autres, enfin, cherchaient seulement l'or ; ceux-là n'ont jamais trouvé le secret. Ils avaient oublié que le plomb, le cuivre, le fer ont aussi leurs Légendes Personnelles à accomplir. Et qui s'immisce dans la Légende Personnelle d'autrui ne découvrira jamais la sienne propre. » [...]

« Ne t'abandonne pas au désespoir, dit l'Alchimiste, d'une voix étrangement douce. Cela t'empêche de pouvoir converser avec ton cœur.
— Mais je ne sais pas me transformer en vent.
— Celui qui vit sa Légende Personnelle sait tout ce qu'il a besoin de savoir. Il n'y a qu'une chose qui puisse rendre un rêve impossible : c'est la peur d'échouer.

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