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Le journal d'Anne Frank

Le journal d'Anne Frank

Dans tout ce que je fais, je ne peux pas m'empêcher de penser aux autres, à ceux qui sont partis et quand quelque chose me fait rire, je m'arrête avec effroi et me dis que c'est une honte d'être aussi gaie. Mais faut-il donc que je pleure toute la journée ? Non, c'est impossible et ce cafard va bien finir par passer. [...]

Cette histoire nous a rappelés brutalement à la réalité, au fait que nous sommes des juifs enchaînés, enchaînés à un seul lieu, sans droits et avec des milliers d'obligations.

Nous autres juifs, nous ne devons pas écouter notre cœur, nous devons être courageux et forts, nous devons subir tous les désagréments sans rien dire, nous devons faire notre possible et garder confiance en Dieu. Un jour, cette horrible guerre se terminera enfin, un jour nous pourrons être de nouveau des êtres humains et pas seulement des juifs ! 

Qui nous a imposé cela ? Qui a fait de nous, les juifs, une exception parmi tous les peuples ? Qui nous a fait tant souffrir jusqu'à présent ? C'est Dieu qui nous a créés ainsi, mais c'est Dieu aussi qui nous élèvera. Si nous supportons toute cette misère et s'il reste toutefois encore des juifs, alors les juifs cesseront d'être des damnés pour devenir des exemples. Et qui sait, peut-être est-ce notre foi qui apprendra au monde, et avec lui à tous les peuples, ce qu'est le bien et est-ce pour cette raison, et cette raison seulement, que nous devons souffrir. Nous ne pourrons jamais devenir uniquement néerlandais ou uniquement anglais, ou de n'importe quelle autre nation, nous resterons toujours des juifs en plus, nous devrons toujours rester juifs, mais nous voulons aussi le rester.

Courage ! Restons conscients de notre tâche et ne nous plaignons pas, il y aura une issue, Dieu n'a jamais abandonné notre peuple ; à travers tous les siècles, les juifs ont survécu, à travers tous les siècles, les juifs ont dû souffrir, mais à travers tous les siècles ils sont devenus forts. Les faibles tomberont et les forts survivront et ne disparaîtront jamais !

Cette nuit-là, j'ai su que je devais mourir, j 'attendais la police, j'étais prête, prête comme les soldats sur le champ de bataille.

Je voulais mourir pour la patrie, mais maintenant, maintenant que je suis de nouveau saine et sauve, maintenant mon premier souhait après la guerre : faites de moi une Néerlandaise !

J'aime les Néerlandais, j'aime notre pays, j'aime la langue et je veux travailler ici. Et même si je dois écrire à la reine en personne, je ne fléchirai pas avant d'avoir atteint mon but !

Je deviens de plus en plus indépendante de mes parents, toute jeune que je suis, j'ai plus de goût pour la vie, un sens plus sûr et plus pur de la justice que Maman. Je sais ce que je veux, j'ai un but, j'ai un avis, j'ai une foi et un amour. Laissez-moi être moi-même, alors je suis heureuse. Je sais que je suis une femme, une femme riche d'une force intérieure et pleine de courage !

Si Dieu me laisse vivre, j'irai plus loin que Maman n'est jamais allée, je ne resterai pas insignifiante, je travaillerai dans le monde et pour les gens !

Et aujourd'hui, je sais que le courage et la joie sont ce qu'il nous faut avant tout ! [...]

J'ai souvent été abattue, mais jamais désespérée, je considère notre clandestinité comme une aventure dangereuse, qui est romantique et intéressante. Dans mon journal, je considère chaque privation comme une source d'amusement. C'est que je me suis promis de mener une autre vie que les autres filles et, plus tard, une autre vie que les femmes au foyer ordinaires. Ceci est un bon début pour une vie intéressante et c'est la raison, la seule raison pour laquelle, dans les moments les plus dangereux, je ne peux pas m'empêcher de rire du burlesque de la situation.

Je suis jeune et je possède encore beaucoup de qualités enfermées en moi, je suis jeune et forte et je vis cette grande aventure, j'y suis encore complètement plongée et je ne peux pas passer mes journées à me plaindre, parce que je ne peux pas m'amuser ! J'ai reçu beaucoup d'atouts, une heureuse nature, beaucoup de gaieté et de force. Chaque jour je sens que je me développe intérieurement, je sens l'approche de la libération, la beauté de la nature, la bonté des gens de mon entourage, je sens comme cette aventure est intéressante et amusante ! Pourquoi serais-je donc désespérée ? [...]

J'ai le cœur serré quand Peter parle de devenir plus tard, peut-être, malfaiteur ou spéculateur ; même s'il plaisante, naturellement, j'ai pourtant l'impression qu'il a peur lui-même de sa faiblesse de caractère. Sans arrêt, j'entends Margot, comme Peter, me dire : « Ah, si j'avais ta force et ton courage, si je poursuivais mes efforts avec autant de volonté que toi, si j'avais autant d'énergie et de persévérance, alors je... ! »

Est-ce vraiment une qualité, si je ne me laisse pas influencer ? Est-ce vraiment bien, si je poursuis presque exclusivement le chemin dicté par ma propre conscience ?

Franchement, je n'arrive pas à comprendre comment quelqu'un peut dire : «Je suis faible », et continuer à être faible. Quand on sait une chose pareille, pourquoi ne pas réagir, pourquoi ne pas former son caractère ? J'ai obtenu comme réponse : « Parce que c'est tellement plus facile ! » Cette réponse m'a un peu découragée. Facile ? Une vie de paresse et de mensonge est-elle forcément facile ? Oh non, ce n'est pas vrai, il n'est pas permis de se laisser séduire aussi vite par la facilité et... par l'argent. J'ai longtemps réfléchi à la réponse que je devais donner, à la manière d'amener Peter à croire en lui et surtout à s'améliorer ; je ne sais pas si j'ai touché juste. [...]

Je flotte un peu, je cherche depuis des jours un remède parfaitement efficace contre ce mot terrible, facilité ». Comment lui faire comprendre que ce qui paraît si simple et si beau l'entraînera vers le fond, le fond où l'on ne trouve plus d'amis, plus de soutien et plus rien de beau, le fond d'où il est pratiquement impossible de revenir ?

Nous vivons tous, mais sans savoir pour quelle raison et dans quel but, nous aspirons tous au bonheur, notre vie à tous est différente et pourtant pareille. Tous les trois, nous avons été élevés dans un bon milieu, nous pouvons apprendre, nous avons la possibilité d'arriver à quelque chose, nous avons beaucoup de raisons de croire à un avenir heureux, mais... nous devons le mériter. Et justement, c'est impossible d'y parvenir par la facilité. Mériter le bonheur, cela signifie travailler, faire le bien, ne pas spéculer ou être paresseux. La paresse peut sembler attrayante, le travail donne une vraie satisfaction.

Les gens qui n'aiment pas travailler, je ne les comprends pas, mais ce n'est d'ailleurs pas le cas de Peter, il ne s'est fixé aucun but précis, il se trouve trop bête et trop nul pour faire quoi que ce soit.

Pauvre garçon, il n'a jamais éprouvé ce que c'est que de rendre les autres heureux et je ne peux pas le lui apprendre. Il n'a pas de religion, parle de Jésus-Christ en termes moqueurs et il blasphème ; bien que je ne sois pas orthodoxe, j'ai chaque fois de la peine de constater à quel point il est solitaire, méprisant et démuni.

Les gens qui ont une religion peuvent s'estimer heureux car il n'est pas donné à tout le monde de croire en des choses surnaturelles. Il n'est même pas nécessaire de craindre des châtiments après la mort ; le purgatoire, l'enfer et le ciel sont des notions que beaucoup n'admettent pas, mais une religion, peu importe laquelle, maintient néanmoins les hommes dans le droit chemin. Il ne s'agit pas de craindre Dieu, mais de maintenir à un haut niveau son honneur et sa conscience.

Comme les gens seraient tous beaux et bons si chaque soir avant de s'endormir, ils se remémoraient les événements de la journée, puis s'interrogeaient sur le bien fondé ou non de leurs actes. Dans ce cas, involontairement, on essaie de s'améliorer chaque jour de nouveau et au bout d'un certain temps, on fait sans aucun doute de gros progrès. Tout le monde peut avoir recours à ce petit système, il ne coûte rien et se révèle particulièrement utile. Car si on ne le sait pas, il faut apprendre et en faire l'expérience. Une conscience tranquille donne de la force ! » [...]

« Car fondamentalement, la jeunesse est plus solitaire que la vieillesse. » Cette affirmation tirée de je ne sais plus quel livre m'est restée en tête et je l'ai trouvée juste.

Est-il vrai que la situation est plus pénible ici pour les adultes que pour les jeunes ? Non, c'est certainement faux. Les personnes d'âge mûr ont leur opinion faite sur tout et ne s'avancent plus dans la vie d'un pas mal assuré. Nous, les jeunes, nous avons deux fois plus de mal à maintenir nos opinions à une époque où tout idéalisme est anéanti et saccagé, où les hommes se montrent sous leur plus vilain jour, où l'on doute de la vérité, de la justice et de Dieu.

Celui qui continue encore à prétendre que la situation, ici à l'Annexe, est beaucoup plus pénible pour les adultes ne se rend certainement pas compte de l'énorme quantité de problèmes qui nous assaille. Des problèmes pour lesquels nous sommes peut-être beaucoup trop jeunes, mais qui pourtant s'imposent à nous jusqu'au moment où, bien plus tard, nous croyons avoir trouvé une solution, une solution le plus souvent inefficace face aux faits qui la réduisent à néant. Voilà la difficulté de notre époque, les idéaux, les rêves, les beaux espoirs n'ont pas plus tôt fait leur apparition qu'ils sont déjà touchés par l'atroce réalité et totalement ravagés. C'est un vrai miracle que je n'aie Pas abandonné tous mes espoirs, car ils semblent absurdes et irréalisables. Néanmoins, je les garde car, malgré tout, Je crois encore à la bonté innée des hommes.

Il m'est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion. Je vois comment le monde se transforme lentement en un désert j'entends plus fort, toujours plus fort, le grondement du tonnerre qui approche et nous tuera, nous aussi, je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s'arranger, que toute cette cruauté aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde. En attendant, je dois garder mes pensées à l'abri, qui sait, peut-être trouveront elles une application dans les temps à venir !

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