Skip to content
Miracle dans les Andes | Fernando Parrado

Miracle dans les Andes | Fernando Parrado

Ne te perds pas dans les nuages. Fais attention aux moindres détails, aux fondements de la réalité. Tu ne pourras pas construire ta vie sur des souhaits ou sur des rêves. Une vie agréable ne tombe pas du ciel. On construit sa vie sur terre avec du travail et du bon sens. Les choses ont une signification. Il existe des règles et des réalités qui ne changeront pas pour satisfaire tes besoins. C'est à toi de comprendre ces règles. Si tu y parviens, si tu travailles dur et intelligemment, tout ira bien. [...]

Gustavo m'a regardé dans les yeux, et a dû y voir que j'étais prêt à entendre la réponse. « Nando, il faut que tu sois fort. Ta mère est morte. »

Quand je me remémore cet instant, je suis incapable de dire pourquoi cette nouvelle ne m'a pas anéanti. Jamais je n'avais éprouvé un besoin aussi fort de la présence de ma mère, et on m'annonçait que je ne la sentirais plus jamais près de moi. Pendant un bref instant, le chagrin et la panique ont explosé dans ma poitrine de manière si violente que j'ai cru devenir fou, puis une pensée a pris forme dans mon esprit, une voix parfaitement lucide et détachée de tout ; j'avais l'impression que quelqu'un me murmurait à l'oreille : Ne pleure pas. Les larmes sont salées, tu auras besoin de sel pour survivre. [...]

A ce moment-là, j'étais trop déprimé et secoué pour m'en rendre compte, mais c'était comme si je passais par toutes les phases du deuil à une allure effrénée. Dans mon ancienne vie, ma vie ordinaire à Montevideo, mon existence aurait été totalement anéantie par la perte de ma petite sœur ; un tel événement aurait fait de moi un invalide sur le plan émotionnel pendant plusieurs mois. Mais ici, plus rien n'était ordinaire, et en moi, quelque instinct primaire avait compris qu'en ces contrées impitoyables, je ne pouvais me permettre le luxe du chagrin. De nouveau, j'ai entendu la même voix froide et ferme dans ma tête s'élever au-dessus du chaos émotionnel. Regarde devant toi. Réserve ton énergie aux choses que tu peux changer. Si tu te raccroches au passé, tu mourras. [...]

C'était mon mantra, mon mythe personnel, et ce rêve est vite devenu le pilier auquel je me raccrochais, une bouée de sauvetage ; je le nourrissais, le peaufinais pour le faire briller dans mon esprit avec l'éclat d'un diamant. Plus mon rêve d'évasion se précisait, plus la promesse faite à mon père gagnait en puissance, elle était aussi forte qu'un appel de Dieu. Mon rêve me permettait de me concentrer sur l'essentiel, de transformer mes peurs en motivations. Il me donnait le sentiment d'aller dans une direction précise, vers un objectif suprême, et c'est ce qui m'a tiré du puits de désespoir dans lequel j'étais tombé depuis le crash. Je continuais encore à prier avec Marcelo et les autres, à demander à Dieu de faire un miracle, et toutes les nuits, je continuais à tendre l'oreille pour entendre le bruit d'un hélicoptère au loin. Mais rien de tout cela ne parvenait à me calmer, et quand mes peurs se manifestaient avec une violence qui menaçait de me rendre fou, je fermais les yeux, je pensais à mon père. Je réitérais ma promesse, et dans ma tête, je me mettais à grimper... [...]

« A quoi cela nous sert-il d'avoir Dieu ? lui disais-je. Pourquoi est-ce qu'il a laissé mourir ma mère et ma sœur de manière aussi absurde ? S'il nous aime tant que ça, pourquoi est-ce qu'il nous laisse souffrir ici ?

— Tu es en colère contre le Dieu auquel on t'a appris à croire quand tu étais enfant, me répondait Arturo. Un Dieu qui est censé te surveiller et te protéger, qui répond à tes prières et te pardonne tes péchés. Ce Dieu-là n'est qu'une fable. Les religions s'efforcent de saisir Dieu, mais Dieu est bien au-delà des religions. Dieu échappe totalement à notre compréhension. Nous ne sommes pas en mesure de comprendre Sa volonté, on ne peut pas le réduire à un livre. Il ne nous a pas abandonnés et ne nous sauvera pas. Il n'a rien à voir avec le fait que nous soyons ici. Dieu ne change pas, il est, tout simplement. Je ne prie pas Dieu pour obtenir Ses faveurs, je prie pour être près de Lui, et en priant, je remplis mon Cœur d'amour. Quand je prie de cette façon, je sais que Dieu est amour. Quand je ressens cet amour, je sais bien que nous n'avons pas besoin d'anges ou de paradis, parce que nous sommes déjà une partie de Dieu. » [...]

Après cinq ou six heures de marche, nous avions gravi environ 750 mètres, mais malgré nos efforts, le sommet semblait toujours aussi éloigné. J'étais démoralisé en voyant la distance colossale qui nous séparait du sommet, parce que je me rendais compte que chaque pas - un supplice — ne m'en rapprochait que de quelques mètres. Avec une acuité violente, j'ai compris que nous nous étions donné une mission inhumaine. J'étais terrorisé, et submergé par un sentiment de futilité ; j'étais tenté de me laisser tomber par terre et de rester là. J'ai alors entendu la voix calme dans ma tête, la voix qui m'était venue en aide dans tous les moments de crise. « Tu te laisses engloutir par les distances, disait-elle, découpe la montagne pour qu'elle soit à ta taille. » J'ai compris ce qu'il me restait à faire. Sur la pente, devant moi, se trouvait un grand rocher. J'ai décidé d'oublier le sommet et de ne plus penser qu'à ce rocher. Je me suis péniblement traîné vers lui, mais lui aussi semblait s'éloigner à mesure que j'avançais. Je savais que c'était l'échelle de la montagne qui me jouait des tours. Sans rien sur ces vastes étendues pour servir de point de com. paraison — pas de maison, pas de gens, pas d'arbres — un rocher qui semblait faire trois mètres de large et se trouver à une centaine de mètres pouvait en réalité être dix fois plus grand et distant de plus d'un kilomètre. J'ai néanmoins continué mon ascension vers le rocher, sans relâche, et quand j'ai fini par l'atteindre, j'ai choisi un autre point de repère et me suis remis en route. [...]

Au cœur de mon désespoir, j'ai été pris d'un besoin intense de sentir près de moi la douceur de ma mère et de ma sœur, les bras forts et chauds de mon père. L'amour que j'éprouvais pour lui m'a rempli le cœur, et je me suis aperçu qu'en dépit de ma situation désespérée, son souvenir me comblait de bonheur. Je n'en revenais pas : les montagnes, malgré l'étendue de leur puissance, n'étaient pas plus fortes que mon attachement à mon père. Elles ne pouvaient pas détruire ma capacité à aimer. J'ai eu un moment de calme et de clarté, et dans cette lucidité nouvelle, j'ai découvert un secret simple et stupéfiant : la mort a un contraire, mais ce contraire n'est pas la vie, Ce n'est pas non plus le courage, la foi, ou la volonté. Le contraire de la mort, c'est l'amour. Comment avais-je pu passer à côté de cela ? Comment pouvait-on passer à côté ? L'amour est la seule arme dont nous disposions. Seul l'amour peut faire de la vie un miracle et donner du sens à la souffrance et à la peur. Le temps d'un bref instant magique, toutes mes peurs se sont envolées, et j'ai su que je ne laisserais pas la mort me contrôler. Je traverserais les maudites étendues qui me séparaient de chez moi, le cœur rempli d'amour et d'espoir, Je marcherais jusqu'à ce que j'aie épuisé toute la vie en moi, et ainsi, quand je tomberais, je mourrais plus près de mon père. Ces pensées m'ont donné de la force et plein d'un nouvel espoir, j'ai scruté l'horizon à la recherche d'un chemin à travers les montagnes. [...]

Lorsque nous sommes revenus des Andes, nos parents et professeurs, craignant que nous ayons tous été traumatisés, nous ont demandé d'aller voir un psychothérapeute. Collectivement, nous avons refusé. Nous savions que nous pouvions tous compter sur le soutien des autres, et pour moi, cela a toujours été suffisant. Pourtant, même maintenant, les gens sont curieux et s'interrogent sur les effets psychologiques d'une telle expérience ; on me demande souvent comment j'ai géré le choc, si je fais des cauchemars, si j'ai des visions d'horreur, si j'ai dû combattre le sentiment de culpabilité du survivant. Les gens sont toujours surpris et dubitatifs, j'imagine, quand je leur réponds que je n'ai rien connu de tel. Depuis la catastrophe, j'ai une vie heureuse. Je n'éprouve ni culpabilité, ni rancœur. Je me réjouis du lendemain, et je m'attends toujours à ce que le futur soit agréable.

« Mais comment est-ce possible ? me demande-t-on souvent. Comment pouvez-vous être en paix en dépit de ce que vous avez traversé ? » Je réponds que je ne suis pas en paix malgré mon expérience, mais à cause d'elle. Les Andes m'ont pris beaucoup, mais elles m'ont également donné à comprendre une chose toute simple, qui m'a libéré, et qui a éclairé ma vie : la mort est réelle, et elle est très proche.

Dans les Andes, je la sentais toujours à mes côtés mais quand je me suis retrouvé debout sur le sommet de la montagne, où je ne voyais rien d'autre que des sommets à perte de vue, à ce moment-là, tous les doutes ont été balayés, et la certitude de ma propre mort est devenue une réalité viscérale. Elle m'a coupé le souffle, mais en même temps, j'étais plus vivant que jamais, et face à ce désespoir absolu, j'ai ressenti un élan de joie, La réalité de la mort était évidente, si puissante que pendant un instant, elle a anéanti tout ce qu'il y avait de temporaire et d'illusoire. La mort avait montré son visage, sombre, avide, invincible, et pendant une fraction de seconde, il m'a semblé que derrière l'illusion fragile de la vie, il n'y avait rien d'autre que le néant. Mais je me suis également rendu compte qu'il y avait dans le monde autre chose que la mort, quelque chose de tout aussi merveilleux, durable et profond : l'amour, l'amour que je portais dans mon cœur, et pendant un instant extraordinaire, alors que je sentais cet amour me combler — l'amour pour mon père, pour mon avenir, pour le simple fait d'être vivant la mort a perdu tout pouvoir. Dès lors, j'ai cessé de la fuir. Chacun de mes pas me rapprochait de l'amour, et c'est ce qui m'a sauvé la vie. La vie m'a gratifié d'une belle réussite matérielle. J'aime les belles voitures, le bon vin et la grande cuisine. J'adore voyager. J'ai une magnifique maison à Montevideo, et une autre sur la côte. Je crois qu'il faut profiter de la vie, mais mes expériences m'ont appris que sans l'affection de ma famille et de mes amis, cette réussite matérielle sonnerait creux. Je sais aussi que je serais tout aussi heureux si on m'enlevait toutes ces marques de richesse, pourvu que je reste proche des êtres que j'aime.

Je suppose que la plupart des gens aimeraient se dire la même chose, mais je suis convaincu que si je n'avais pas souffert, si je n'avais pas été contraint de regarder la mort dans les yeux, je ne serais pas capable de profiter aussi pleinement des plaisirs simples et précieux de la 'vie. Il y a tellement d'instants parfaits dans une journée, et je ne veux pas en rater un seul le sourire de mes filles, le baiser de ma femme, la fête que me fait mon nouveau chiot quand je rentre, la compagnie d'un vieil ami, la sensation du sable de la plage sous mes pieds, le soleil chaud de l'Uruguay sur mon visage. Dans ces moments-là, j'ai l'impression que le temps s'arrête. Je savoure ces instants et les laisse devenir une petite éternité et c'est ainsi que je défie l'ombre de la mort qui  e au-dessus de chacun de nous, que je réaffirme ma gratitude et mon amour pour tout ce qui m'est donné, que je me remplis de plus en plus profondément de vie. [...]

Si c'était Dieu, alors ce n'était pas Dieu en tant qu'être, esprit ou autre présence omnipotente et surhumaine. Ce n'était pas un Dieu qui choisissait de nous sauver ou de nous tourner le dos, d'intervenir pour changer notre situation d'une manière ou d'une autre. C'était juste un silence, une entité, d'une simplicité fabuleuse. J'y avais accès par le biais de mon amour, et j'ai souvent pensé que lorsque nous ressentons ce que nous appelons l'amour, c'est en réalité notre lien avec cette présence imposante que nous ressentons. Je la sens encore quand je vide mon esprit et que je me concentre. Je n'ai pas la prétention de comprendre ce qu'elle est, ou ce qu'elle attend de moi. Je ne veux pas comprendre ces choses-là. Un Dieu que l'on pourrait comprendre, qui nous parlerait à travers l'un ou l'autre des livres saints, qui dirigerait nos vies en fonction d'un plan divin, comme si nous n'étions rien d'autre que des marionnettes, ne m'intéresse pas. Comment pourrais je accepter un Dieu qui maintiendrait une religion au dessus de toutes les autres, qui répondrait à telle prière et ignorerait telle autre, qui ramènerait seize jeunes hommes chez eux et en laisserait vingt-neuf autres morts sur la montagne ?

A une époque, je voulais comprendre ce Dieu-là, mais j'ai fini par m'apercevoir que je désirais seulement la certitude rassurante que mon Dieu était le Dieu véritable, qu'il finirait par me récompenser de ma fidélité. A présent, je comprends que la certitude — à propos de Dieu ou d'autre chose — est impossible. Je n'éprouve plus le besoin de savoir. Lors des inoubliables conversations que j'ai eues avec Arturo avant sa mort, il m'avait dit que la meilleure façon de trouver la foi était d'avoir le courage de douter. Tous les jours, je me souviens de ses paroles, je doute, j'espère, et ainsi, à ma façon, je tente de me rapprocher de la vérité. Je continue à réciter les prières de mon enfance, les Notre Père, les Je vous salue Marie, mais je ne crois pas qu'un père sage et céleste soit assis à l'autre bout du fil et m'écoute patiemment. Non, j'imagine plutôt l'amour, un océan d'amour, la source même de tout amour, et j'imagine que je me fonds en lui. Je m'ouvre à l'amour, je m'efforce de diriger ce flot vers mes proches, en espérant ainsi les protéger et les lier à moi pour l'éternité, en nous reliant à ce qu'il y a dans le monde éternel. C'est là une chose très intime, et je n'essaye pas de l'analyser. [...]

J'avais toujours considéré que notre histoire était unique, si extrême et violente que seuls ceux qui y étaient pouvaient comprendre ce que nous vécu. En fait, c'est l'histoire la plus familière qui soit. Un jour ou l'autre, nous devons tous affronter le désespoir et le sentiment de détresse. Nous faisons tous l'expérience du chagrin, de l'abandon, d'une perte cruelle. Et tous, tôt ou tard, nous devrons affronter la proximité inexorable de la mort. Tandis que je tenais cette femme dans mes bras, une phrase a pris forme sur mes lèvres. « Nous avons tous notre expérience personnelle des Andes », lui ai-je dit. [...]

Chaque jour me montre que je connais peu de la vie et que je peux me tromper. Pourtant, je suis certain de certaines choses. Je sais que je mourrai. Et je sais que la seule réponse valable à cette terrible certitude est l'amour. Avant de mourir, Arturo Nogueira, le plus courageux d'entre nous, m'a répété à plusieurs reprises : « Même ici, même dans la souffrance, la vie vaut d'être vécue. » Ce qu'il voulait dire, c'était qu'alors même que nous n'avions plus rien, nous pouvions encore penser à ceux que nous aimions, les garder dans notre cœur et les chérir comme le trésor de notre vie. Comme nous tous, Arturo avait découvert que l'amour était la seule chose qui importait. J'espère que vous qui lisez ce livre n'attendrez pas aussi longtemps pour prendre soin des trésors que vous possédez. Dans les Andes, nous vivions un battement de cœur après l'autre. Chaque seconde de vie était un miracle, pleine de sens et d'intention. Je me suis efforcé de vivre ainsi depuis, et ma vie s'en est trouvée comblée. Je vous engage à faire de même. Comme nous disions dans les montagnes : « Respire. Respire encore. A chaque fois que tu respires, tu es vivant. » Après toutes ces années, c'est encore le meilleur conseil que je puisse vous donner. Profitez de votre existence. Vivez pleinement chaque instant. Ne gâchez pas la moindre respiration.

Previous article Pensées pour moi-même | Marc Aurèle
Next article Make Your Bed | William H. McRaven