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Passions | Nicolas Sarkozy

Passions | Nicolas Sarkozy

Or, le pouvoir, la politique, les médias agissent comme des drogues qui brûlent bien des ailes et font tourner bien des têtes. Jacques Chirac m'avait dit avec une grande lucidité, au début des années 2000, « Tu sais, à la réflexion, j'ai été nommé Premier ministre trop jeune. Je n'étais pas assez préparé à la fonction. » A l'époque, j'avais pris cette remarque comme une pique à mon endroit. Avec le recul, je pense qu'il avait raison. Au sommet du pouvoir, l'expérience est irremplaçable. Elle s'acquiert par soi-même à la suite des échecs, des épreuves, des crises traversées. De ce point de vue, les quatre années passées au ministère de l'Intérieur et les presque trois à Bercy furent une préparation bien utile au moment de connaître « les chocs telluriques » qu'un président de la République se doit d'affronter, tôt ou tard, mais de façon inéluctable. En fin de compte, si la jeunesse est un grand atout pour conquérir le pouvoir, elle est une faiblesse au moment de l'exercer, le président Valéry Giscard d'Estaing, le président Emmanuel Macron et moi-même avons été confrontés à cette contradiction. Je souhaite au Président actuel de la résoudre mieux que ses prédécesseurs ont pu le faire, moi compris. [...]

Je crois au fond qu'il n'y a qu'une seule philosophie de vie qui soit vraiment cohérente. C'est celle qui consiste à vivre pleinement, à vivre totalement, à vivre complètement jusqu'à la dernière seconde comme si nous, pauvres humains, avions l'éternité devant nous. Nos vies durent un moment si bref. On ne sait rien du pourquoi, et, si peu du comment. Devant l'immensité de cette ignorance du futur, je me sens culturellement chrétien parce que c'est mon éducation, mon monde, mes valeurs, mes références. Je suis profondément attiré par toutes les problématiques mystiques. Je ne crois pas que la vie soit supportable sans la transcendance. J'aime l'idée de croire. J'aime le chemin de la foi, même si je ne possède pas ou si mal cette grâce. Je suis persuadé que l'apport des religions à la culture et à la civilisation est immense et surtout irremplaçable. Enfin, je suis assez optimiste pour croire, et suffisamment pessimiste pour douter. Mais sans doute tomberai-je toujours du côté de l'espérance par tempérament, par caractère, par identité. Pour moi, la vie n'est qu'une succession de renaissance. Le grand défi est bien celui-ci : renaître. Renaître après une maladie, un échec, un divorce, la mort d'un proche. Je pense fondamentalement qu'on ne change pas ou si peu, mais qu'en revanche on renaît avec ses défauts et ses qualités et qu'il faut se remettre à vivre. Le 15 mai 2012, je me suis remis à vivre comme au premier jour de ma vie d'avant. [...]

 Jacques Chirac venait de perdre pour la seconde fois les élections présidentielles. Il en était sorti politiquement et personnellement affaibli. Je ne fus pas déçu par le spectacle. Le premier parlementaire qui se leva pour s'adresser à lui fut Jean Noël de Lipkowski, à l'époque député-maire de Royan. Son intervention fut implacable. Une charge violente menée à la mitrailleuse lourde contre notre candidat. Tout y passa, y compris la manière dont ce dernier « ne savait pas parIer ». Jacques Chirac encaissa, ne répondit pas un mot, fit comme si cela n'avait aucune importance. J'étais stupéfait en comprenant que, parfois, refuser le combat était plus courageux et surtout plus utile que de le mener[...]

J'apprenais ainsi à quel point, quand on était au sommet du pouvoir, il fallait savoir déléguer pour garder la distance nécessaire avec l'événement que l'on était censé piloter. C'est sans doute ce qu'il m'a été le plus difficile d'acquérir. J'ai mis un temps fou à me débarrasser de cette mauvaise habitude de tout vouloir faire par moi-même. [...]

Il n'en était rien. Un homme de grande dimension était en train de s'éteindre. La flamme vacillait chaque jour davantage, et pourtant il tenait. Il voulait tenir jusqu'au bout. Ce spectacle me fascinait littéralement. Lors des différents conseils des ministres, je ne pouvais détacher mes yeux de lui. Je le fixais constamment. C'était presque gênant. Je ne sais pas s'il s'en rendait compte. Un mercredi, il était si mal que j'ai bien cru qu'il allait s'évanouir durant la séance. Un huissier lui apporta aussi discrètement qu'il était possible une serviette éponge blanche au cas où il aurait été pris de vomissements. Nous étions stupéfaits. Sentant tous ces regards sur lui, il le repoussa rageusement. Je devais, ce jour-là, faire une communication sur le budget. Edouard Balladur me fit signe de raccourcir pour abréger les souffrances de François Mitterrand. Je m'exécutai, et bâclais littéralement mon rapport. Puis, je me tus. Il y eut un grand silence. Nous attendions un signe du Président pour nous lever et partir. Il redressa la tête et se tourna vers moi. Dans un souffle, je l'entendis dire : « Monsieur le ministre du Budget, parlez-nous plus longuement des finances de la France ! » Le vieux lion n'était pas encore mort. Il agissait comme s'il avait lancé un défi, non pas à nous, aux ministres présents, mais à la maladie, et derrière elle, à la mort. Je n'ai jamais oublié cette scène, car ce jour-là, François Mitterrand m'avait donné une leçon de vie. Sans vraiment le comprendre, à compter de cet instant, j'avais commencé à apprécier cet homme que j'avais tant combattu auparavant. [...]

Quand nous entrions dans les immeubles des différentes télévisions qui me recevaient, la foule des cocktails et des soirées électorales s'écartait pour me laisser passer, détournant le regard, évitant de m'adresser la parole. Ainsi va o la vie. Le succès crée des jalousies. L'échec engendre la solitude. Mais l'échec n'est pas décevant. On se souvient de chaque instant, de chaque phrase, de chaque couteau planté. On se rappelle aussi des quelques rares personnes qui ont une attention ou un mot juste d'humanité dans ces moments où l'on se retrouve à nu, transpercé de toutes parts. Pierre était à mes côtés, digne et courageux. Encore aujourd'hui il se souvient mieux de cette soirée de défaite cuisante que de l'ivresse de la victoire de 2007. J'aime gagner. Je me suis toujours battu pour la victoire, mais force est de reconnaître que j'ai beaucoup plus appris de mes échecs que de mes succès. [...]

Pour la première fois depuis bien longtemps, je pris donc le temps de la réflexion. Pourquoi n'arrivais-je pas à franchir un palier supérieur dans ma carrière politique ? Pourquoi tant d'hostilités se manifestaient-elles à mon endroit, y compris dans ma famille politique ? Pourquoi avais-je échoué à ce point ? Telles étaient les questions qui me taraudaient. rai immédiatement cherché à circonvenir deux dangers dont je pensais qu'ils seraient majeurs compte tenu de mon énergie et mon tempérament. Le premier était celui de l'amertume. Il y a, à mes yeux, peu de pires travers que celui-ci. En vouloir au monde entier de ma propre défaite aurait donné un aperçu peu reluisant de ma nature profonde. Pour être humaine, cette réaction n'en est pas moins extrêmement déplaisante pour les autres comme pour soi même. De surcroît, il s'agit d'un sentiment dangereux, car il est inextinguible. Il se nourrit lui-même de sa propre énergie négative. Plus l'on se sent amer, plus on le devient. C'est un cercle sans fin. L'amertume appelle l'amertume. Il ne faut en aucun cas s'y laisser entraîner sous peine de s'y trouver englouti. Le spectacle est alors insupportable, tant pour celui qui le vit que pour ceux qui le subissent. J'avais, à l'époque, commencé à écrire les cinquante premières pages de mon livre Libre. Je me rendis vite compte, en les relisant, qu'elles dégoulinaient d'une amertume que je jugeais déplacée, et parfaitement inappropriée. Je déchirai tout et recommençai sur des bases infiniment plus apaisées. L'amertume n'est pas le fruit d'une volonté. Elle est instinctive. C'est lui résister qui est un acte profondément volontariste. J'ai dû faire cet effort. Et ce ne fut pas le plus simple.

Le second danger aurait été de considérer que « les autres » étaient les responsables de mes échecs. Ici, aussi, je pouvais m'inventer des raisons multiples, comme autant de prétextes : la haine de Jacques Chirac, l'instabilité de Séguin, le talent de Charles Pasqua, la présence de Madelin... tout ceci avait pu compter, mais ce n'était pas décisif. Je devais accepter l'idée que j'étais le premier responsable de la défaite, et que, de la même manière, si j'arrivais à la surmonter, je pourrais devenir le premier artisan de mes victoires futures. Le chemin pour m'en convaincre fut assez rapide. Je ne cherchai donc aucun bouc émissaire. Je m'abstins de poursuivre quelques coupables expiatoires que ce fût. Je me concentrais exclusivement sur ce qui, à mes yeux, était de ma seule responsabilité. Ce travail d'analyse que je conduisis seul me fit gagner, au bout du compte, un temps précieux. En même temps que je devenais plus ouvert, plus mûr, plus apaisé, je renforçais ma détermination à surmonter tous les obstacles. [...]

Les policiers ont une très forte culture syndicale. Il n'est pas rare d'avoir une participation de 80 % de votants aux différentes élections professionnelles. Or, comme on le sait, le syndicalisme est interdit aux militaires de la gendarmerie, même s'il existe la puissante Association des gendarmes à la retraite qui, en termes de revendications, n'a rien à envier à personne, et la non moins puissante Association des épouses de gendarmes qui manie à merveille Internet et les réseaux sociaux... [...]

La peur doit être bannie, spécialement la peur de la concurrence. Celui qui veut être le leader, le chef, le numéro 1, doit s'inspirer, se nourrir de la force de ses concurrents. Il n'y a pas d'autres choix que d'affronter la compétition pour en triompher car, en aucun cas, elle ne peut être évitée. [...]

Faux, parce que la France est devenue une Nation parce qu'elle constitue une communauté d'idées et de culture. La France n'est pas une ethnie. La France ne peut être réduite à un territoire. La France est une histoire, une volonté, des valeurs communes, une langue, une gastronomie, des paysages, une façon de chanter, de peindre, de filmer. Nier l'identité propre de la France, c'est nier tout cet héritage. Dangereux, parce que mettre toutes les cultures sur le même plan dans une forme de nihilisme militant, c'est perdre et sacrifier la dimension universelle de nos valeurs. [...]

J'ai appris qu'une journée sans lire, sans regarder un film, sans voir une exposition est une journée perdue. J'ai appris que, dans une famille, la parole est féconde, que le silence s'apparente à la sière que l'on pousse sous le tapis. J'ai appris que lorsqu'on avait, comme nous, tant de chance, la bienveillance est un devoir. J'ai appris que la vie était un tout et que l'équilibre, c'est justement de tout savoir mener. J'ai appris que la famille était ce qu'il y a de plus précieux. J'ai appris, surtout, que rien n'était acquis, pas même l'amour, qu'il fallait donc en prendre grand soin, et que c'était finalement la seule garantie de sa solidité, et de sa durée. J'ai appris enfin que l'on avait l'âge de ses enfants. [...]

Je suis, par ailleurs, assez peu sensible à l'« humiliation » de manière générale, pour la raison évidente que je suis un combattant. Or, dans le combat, on peut gagner ou perdre, mais pas être humilié, car la défaite, quand on s'est battu jusqu'au bout, n'est jamais déshonorante. Je reconnais volontiers avoir eu, et peut-être avoir encore, un « ego » trop développé, voire surdimensionné. [...]

J'ai rappelé la fameuse maxime de Camus, « la force du coeur, l'intelligence, le courage suffisent pour faire échec au destin ». [...]

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