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Raid papou | Patrice Franceschi

Raid papou | Patrice Franceschi

Je me réveille l’œil droit si boursouflé par un œdème qu'il est complètement fermé. Un insecte salopard a dû me piquer au cours de la nuit. Me voilà borgne pour continuer à travers la jungle. Et mon œil ne se rouvrira qu'au bout de deux jours que je vais passer dans une sorte de brouillard cotonneux.

Le reste ne va guère mieux. J'avance comme un éclopé. Des épines se sont infectées sous ma peau, une bronchite me secoue de quintes de toux, mes mains sont tailladées d'estafilades, et pour achever ce joyeux tableau, des dizaines de petits furoncles sont apparus sur mes cuisses et mes genoux là où le tissu mouillé du pantalon frotte inlassablement... Triste litanie. Je me regarde de haut en bas avec résignation.

Journée épouvantable. J'ai des vertiges, les jambes brisées, les épaules douloureuses, tout le corps qui demande grâce. Simple passage à vide. [...]

Cahin-caha nous repartons le long de la rive droite. Quelques milliers d'arbres plus loin, quelques centaines de sangsues plus tard, une courte falaise apparaît, surplombant la rivière. Nous l'escaladons. Au sommet je découvre Samboka.

Plaisir extraordinaire de parvenir à une nouvelle étape qui quelques jours plus tôt me paraissait au bout du monde. On finit toujours par arriver là où l'on doit arriver. [...]

Contre la solitude trop envahissante j'utilise une gymnastique intellectuelle apprise depuis des années. Je joue à être mon double, à être le compagnon sur qui on peut s'appuyer, à être mon propre ami. J'échange des idées, je me place de l'autre côté du miroir pour essayer un autre regard sur les choses. Et je me réconforte de plaisirs simples : satisfaction des découvertes que m'ont apportées ces aventures, joie d'être le premier à avoir accompli un tel trajet depuis Waména.

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