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Une Vie | Simone Veil

Une Vie | Simone Veil

« Il faut non seulement travailler, mais avoir un vrai métier. » [...]

Je ne partage pas davantage les jugements négatifs sur le silence coupable des Alliés que le masochisme d'intellectuels, telle Hannah Arendt, sur (la responsabilité collective et la banalité du mal. Un tel pessimisme me déplaît. J'ai même tendance à y voir un tour de passe-passe commode : dire que tout le monde est coupable revient à dire que personne ne l'est. C'est la solution désespérée d'une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays, à noyer la responsabilité nazie dans une responsabilité plus diffuse, si impersonnelle qu'elle finit par ne plus rien signifier. La mauvaise conscience générale permet chacun de se gratifier d'une bonne conscience individuelle : ce n'est pas moi qui suis responsable, puisque tout le monde l'est. Faut-il donc transformer en icône quelqu'un qui proclame à longueur d'écrits qu'immergés dans les drames de l'histoire, tous les hommes sont également coupables et responsables, que n'importe qui est capable de faire n'importe quoi, qu'il n'y a pas d'exception à la possibilité de la barbarie humaine ? J'en doute, notamment en repensant aux commentaires qui ont été les siens à l'époque du procès Eichmann.

Ce qui ruine le pessimisme fondamental des adeptes de la banalisation c'est à la fois le spectacle de leur propre lâcheté, mais aussi, en contrepoint, l'ampleur des risques pris par les Justes, ces hommes qui n'attendaient rien, qui ne savaient pas ce qui allait se passer, mais qui n'en ont pas moins couru tous les dangers pour sauver des Juifs que, le plus souvent, ils ne connaissaient pas. Leurs actes prouvent que la banalité du mal n'existe pas. Leur mérite est immense, tout autant que notre dette à leur égard. En sauvant tel ou tel individu, ils ont témoigné de la grandeur de l'humanité. [...]

La marge de manœuvre était donc étroite, mais cadrée : celle du compromis à négocier afin de ne pas heurter les consciences. [...]

D'autres souvenirs me reviennent, celui de quelques brusques coups de fatigue tandis que, assise au banc des ministres, je me disais que je n'obtiendrais jamais la majorité, mais aussi ma détermination lorsque je montais à la tribune pour convaincre les députés, les petits mots d'encouragement des uns, les regards fuyants des autres... [...]

À l'époque, on pouvait penser que l'élection du Parlement européen au suffrage universel était porteuse d'une volonté de relance du fédéralisme. Trente ans plus tard, force est de constater que cet objectif ne suffit plus à répondre aux attentes des peuples. Le fait de s'élargir à des pays moins européens et plus atlantistes — je pense à l'arrivée en 1973 des Britanniques et des Danois — a fait que le poids des partisans d'une Europe plus intergouvernementale que fédérale s'est accru. Aujourd'hui, le passage à vingt-sept membres, avec l'entrée de la Roumanie et de la Bulgarie, rend difficile une gouvernance unanime, voire largement majoritaire. Compte tenu du nombre des Etats membres, les intérêts nationaux menacent à tout moment de prévaloir sur l'intérêt communautaire, phénomène encore amplifié par le traité de Nice qui, en octroyant à chaque Etat membre un seul commissaire, a plus encore déséquilibré le système voulu en son temps par les pères fondateurs, dans lequel le poids des « grands pays » était consacré. Les temps où l'Europe pourra s'exprimer d'une seule voix ne sont donc pas prévisibles à très court terme. Je fais partie de ceux qui le déplorent, car on sent bien aujourd'hui que l'Europe, depuis longtemps confrontée aux Etats-Unis et au Japon, l'est aussi désormais aux grandes entités émergentes que sont la Chine, l'Inde, le Brésil. En outre, sur le plan diplomatique, l'Europe a plus que jamais besoin d'unité face aux tensions internationales qui se produisent, et la crise irakienne a tragiquement montré combien il lui était toujours difficile de parIer  d'une seule voix, et donc de se faire entendre.

Dans les années 1980, quand je suis arrivée au Parlement européen, j'imaginais encore une évolution vers un système de type fédéral. Aujourd'hui, à la fois parce que nous sommes plus nombreux et parce que les mentalités ont changé, je ne peux que constater un attachement croissant des citoyens à leur cadre national et aux facteurs historiques qui ont formé des identités singulières. On l'a constaté aux Pays-Bas et en France avec l'échec du référendum, et on l'aurait sans doute constaté ailleurs si les autres pays membres avaient choisi le mode référendaire au lieu du vote parlementaire pour approuver le traité. 

À cet égard, nous vivons un paradoxe : l'Européen d'aujourd'hui voyage beaucoup, l'euro est devenu une réalité dont la plupart se félicitent, Internet est entré dans les mœurs et la dimension de la mondialisation domine la pensée contemporaine. Cependant, les citoyens semblent beaucoup plus attachés à leur identité nationale qu'il y a vingt ans, au point que partout se développent des tentations communautaristes. Un signe parmi d'autres : à travers l'Europe, l'habitat rural est soigné dans ses moindres détails par des citadins à la recherche de racines ancestrales. S'ils tiennent tant à cette identité, c'est parce qu'ils subissent à jet continu les chocs mondiaux ; leur enracinement devient une valeur refuge, une protection contre toutes les tragédies que la télévision et Internet nous font vivre en temps réel, où qu'elles se produisent. C'est aussi ce que, à sa manière, traduit le discours mémoriel, celui des Antillais ou des Africains par exemple. Chacun recherche ses racines. Pour toutes ces raisons, si je pensais il y a vingt ans que nous parviendrions à dépasser rapidement le cadre de la nation, j'en suis aujourd'hui moins convaincue, de sorte que l'idée que je me forge désormais de l'Union européenne s'apparente davantage à un agrégat de poupées russes qu'à un édifice monolithique.

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