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Vivre ! dans un monde imprévisible | Frédéric Lenoir

Vivre ! dans un monde imprévisible | Frédéric Lenoir

Ceux qui cultivent leur esprit en lisant des livres de philosophie ou de poésie, ceux qui pratiquent régulièrement le yoga ou la méditation, ceux qui ont une activité créatrice, ceux qui développent l'amour et la compassion en s'engageant dans la société, ceux qui cherchent à donner un sens à leur existence sont sans doute mieux armés pour traverser les périodes difficiles de la vie. En effet, ils déploient des qualités spirituelles qui viennent soutenir le corps et stabiliser les émotions (notamment la peur), améliorer la qualité des liens affectifs et sociaux, renforcer la confiance et l'amour de la vie. Autant de qualités précieuses qui favorisent, après un choc ou une déstabilisation profonde comme celle que nous venons de vivre, la possibilité d'un rebond, d'un travail sur soi, d'une entrée en résilience. [...]

Le processus de résilience fait l'objet nombreuses recherches et théories, mais on peut schématiquement évoquer trois étapes principales après le traumatisme : la résistance, l'adaptation et la croissance. Lorsqu'on est déstabilisé et en souffrance, on commence par résister, par se protéger pour éviter ce qui nous affecte. Cette première étape peut être salutaire, car il est souvent nécessaire de lutter contre l'angoisse et les effets destructeurs du traumatisme. Mais elle peut conduire à des mécanismes de défense extrêmes (déni, clivage, refuge dans une bulle psychique protectrice...) qui n'aideront pas la personne à guérir. Pour avancer, il sera nécessaire de regarder la réalité en face et de tenter de nous adapter au mieux à la situation. Cette étape est cruciale dans le processus de résilience, car elle signifie que nous ne sommes pas dans le déni, dans le refus du réel, dans une attitude passive. Nous agissons en prenant acte du caractère inéluctable de l'épreuve que nous traversons, de notre douleur physique ou psychique, et nous cherchons le meilleur moyen de nous adapter à cette situation difficile. La croissance nous conduit plus loin encore : il ne s'agit plus seulement de moins souffrir, mais de s'appuyer sur ce traumatisme pour grandir, évoluer, aller plus loin. La fameuse formule de Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles l'exprime très bien : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » [...]

Malheureusement, toute personne ne peut être résiliente. Le psychanalyste anglais John Bowlby a montré que le degré de résilience face aux événements traumatisants de la vie est déterminé par les schémas d'attachement de la prime enfance. Dans le même ordre d'idée, Boris Cyrulnik affirme qu'une seule condition est nécessaire pour pouvoir entamer ce processus de résilience : avoir été aimé enfant, ne serait-ce que par une personne ou, à un moment donné, de manière inconditionnelle. [...]

Les deux conditions pour pouvoir entrer en résilience sont donc d'avoir vécu une expérience d'amour structurante et, ensuite, évidemment, de le vouloir. [...]

« Je m'efforce d'être heureux, parce qu'il paraît que c'est bon pour la santé ! » Quand on sait que notre système immunitaire est aussi relié à notre équilibre émotionnel, ce que m'a confirmé le Dr Rougier et plusieurs amis médecins, on a sacrément intérêt à cultiver nos émotions positives en période de pandémie ! 

dans son livre IV de L'Éthique : « Un affect ne peut être supprimé ou contrarié que par un affect plus fort que l'affect à contrarier). » Tout est dit : on ne peut quitter une émotion ou un sentiment de peur, de tristesse, de colère, une dépression, qu'en mobilisant une autre émotion ou sentiment positif : du plaisir, de la gratitude, de l'amour, de la joie. De manière générale, mais davantage encore en période de crise, recherchons toute expérience qui nous procure des émotions positives, de la satisfaction de vivre. [...]

la seule condition nécessaire pour que notre cerveau produise les principales substances nécessaires à notre bien-être et à notre équilibre émotionnel (comme la dopamine ou la sérotonine), c'est d'être pleinement attentif à ce que l'on fait. Une personne qui effectue une tâche en pensant à autre chose, ou qui fait plusieurs choses à la fois, sera en déficit de dopamine ou de sérotonine. En revanche, un individu concentré sur son travail ou sur une activité quelconque, attentif à ce qu'il regarde ou écoute, etc. aura un bon équilibre en neuromédiateurs, ce qui augmentera son plaisir et son sentiment de bien-être. Force est pourtant de constater que notre attention est souvent dispersée, nous faisons la cuisine en parlant à nos proches, en aidant nos enfants à faire leurs devoirs ou en écoutant la radio (et parfois les quatre à la fois !). Nous marchons dans la rue en téléphonant et nous nous promenons dans la nature en ruminant nos soucis personnels ou professionnels, etc.

Cette dispersion d'attention est certainement une des causes de la prolifération de l'anxiété, du stress, des burn-out et des dépressions, puisqu'elle entraîne un déséquilibre biochimique qui perturbe notre humeur et nos émotions. Plutôt que de prendre des antidépresseurs, il serait tellement plus naturel et efficace de changer notre manière de vivre, de prendre le temps de faire les choses, de savourer chaque menu plaisir du quotidien, de redevenir présent et attentif à soi, aux autres et à tout ce que nous faisons. [...]

Comme je l'ai évoqué tout au long de ces pages, il relève aussi de notre responsabilité de vivre au mieux avec cette pandémie et ses conséquences, en cultivant nos émotions positives, en nous adaptant, en resserrant nos liens avec les autres, en essayant de saisir de nouvelles opportunités qui s'offrent à nous, et en acceptant, le plus joyeusement possible, ce que nous ne pouvons pas changer. Toute résilience s'appuie sur notre volonté et notre désir de guérir, de nous adapter, de grandir, d'accepter et d'aimer la vie comme elle est, et non pas comme nous voudrions qu'elle soit. Nous avons vu que nous ne pouvions entrer en résilience que si nous avions été aimés, ne serait-ce que par une seule personne, de manière inconditionnelle. Mais nous ne pour rons aller jusqu'au bout du processus de guérison intérieure que si nous apprenons aussi à aimer la vie de manière inconditionnelle. Nous découvrirons alors que le bonheur et la joie sont en nous et non dans les conditions extérieures. Qu'ils résident dans notre capacité d'agir et de réagir, dans le regard que nous portons sur nous-même et sur le monde. Comme le dit encore Epictète dans son Manuel : « Ce qui tourmente les Hommes, ce n'est pas la réalité, mais les jugements qu'ils portent sur elle. » Formule saisissante qui fait écho à celle de Tilopa, un moine bouddhiste du IXe siècle : « Ce ne sont pas les choses qui te lient, mais ton attachement aux choses. » Autrement dit, le bonheur, la sérénité ou la satisfaction de notre existence ne dépendent pas tant des événements toujours aléatoires du monde extérieur (santé, richesse, honneurs, etc.) que de l'harmonie de notre monde intérieur.

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