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Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner

Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner

Lorsqu'un enfant est privé de sécurité, il interprète toute information comme une alerte. Il a peur de tout. Une information qu'un bébé sécurisé trouvera amusante et ira explorer (mettant ses doigts dans tous les trous, pour se construire une expérience) provoquera chez l'enfant insécurisé une hyper-sécrétion de cortisol plasmatique. Un flash de cortisol a un effet euphorisant (quand vous pratiquez un sport très « physique », par exemple), qui vous donne la sensation de vivre. Par contre, une sécrétion chronique de la même hormone fait que vous avez peur de tout et cela finit par détruire vos cellules, en provoquant un œdème des cellules rhinencéphaliques. Leurs parois gonflent, les canaux ionophores se dilatent, le gradient sodium/potassium se dégrade, le calcium entre dans la cellule et la fait éclater.

Cette constatation a été le point de départ de nombreuses recherches sur la résilience neuronale. Non seulement nous prouvions que l'absence de stimulations provoquait un déficit neuronal, mais des chercheurs comme Hervé Allain, qui enseignait la neuroradiologie à Caen, ont montré, images à l'appui, cette chose absolument fantastique : après une année passée dans une famille d'accueil, sous l'effet d'une vie normale, où on leur parlait, les touchait, leur témoignait de l'affection, les orphelins voyaient leur cerveau se modifier ! Certains ont dit : « Leur cortex s'est regonflé. » C'était une façon familière de dire que l'atrophie cérébrale avait disparu.

Il s'agit de faits désormais établis. Les neurobiologistes et les radiologues qui travaillent avec nous, de Lionel Naccache à Pierre Bustany, en passant par Marc Bourgeois, sont d'accord : cette atrophie des orphelins mis en isolation sensorielle, comme leur résilience ultérieure, sont des preuves patentes de la plasticité neuronale et corticale. [...]

Tout cerveau humain fonctionne en interaction avec une famille et une culture. Les différentes résiliences fonctionnent comme un tout. Les distinguer ne sert qu'à mieux comprendre le processus. [...]

Attention, on m'a fait dire des choses que je ne pense pas : La résilience guérit de tout » ou bien : La résilience consiste à oublier Surtout pas ! On ne peut pas oublier. Essayons d'être objectifs : si on ne s'occupe pas d'une population d'enfants abandonnés, on aura 80 % de destins détruits ; si on s'en occupe, on aura certes 30 % d'échecs, mais 70 % de cas résilients. Il faut bien sûr s'intéresser à ceux qui ne s'en sortent pas, mais aussi à ceux qui s'en sortent parce que, comme dit Michael Rutter, ces enfants ont quelque chose à nous apprendre pour mieux aider ceux qui ne s'en sortent pas. C'est le principe thérapeutique de la résilience. On s'aperçoit que les enfants qui gardent la rage de vivre sont ceux qui, avant le fracas, avaient été sécurisés par l'affectivité. Daniel Stern et les autres thérapeutes avec qui je travaille constatent comme moi que quand les interactions précoces -- de la fin de la grossesse aux premiers mois de la vie — ont été ratées, du fait d'un gros stress de la mère ou, pire, à cause d'un isolement sensoriel, la résilience n'est pas évidente. Elle est possible, mais il va falloir travailler des années durant pour obtenir un résultat. Alors que quand les enfants ont été imprégnés biologiquement, au sens éthologique, à la fin de grossesse et pendant les tout premiers mois, le processus peut se mettre en place beaucoup plus facilement. [...]

Alors que chez les humains, il y a en gros quatre périodes sensibles.

La première correspond au bouillonnement synaptique des premières années, avec l'intégration du langage. Tout enfant, quel que soit son milieu, apprend sa langue maternelle en dix mois : trois mille mots, plus les règles de grammaire, plus l'accent. Essayez de renouveler cela, sans école ni livres, en dix mois ! C'est d'une intensité inimaginable. Le frayage neuronal est alors à son comble. On ne le retrouvera jamais aussi fort.

La deuxième période sensible se retrouve par contre tout au long de la vie, de la naissance à la mort : chaque fois que l'on connaît de très fortes émotions, agréables ou désagréables, positives ou négatives. L'hyper-émotion suscite en effet une hyper-mémoire. Elle est donc sous-tendue, au niveau neuronal, par un bourgeonnement particulièrement intense.

La troisième période sensible est une dérivée de la deuxième, mais elle ne se renouvelle quasiment pas : c'est le premier grand amour, émotion forte s'il en est. On rêve de lui ou d'elle, on ne pense qu'à ça, on est totalement imprégné de ce sentiment, et les pistes neuronales correspondantes se gravent de façon profonde et indélébile.

La quatrième période sensible couvre toute l'adolescence et ses multiples découvertes, bonheurs et contrariétés. Là, on assiste plutôt à un élagage synaptique, comme tout à l'heure, quand à propos du lobe occipital des aveugles nous disions qu'un cerveau qui fonctionne bien, à l'économie, n'utilise que des zones restreintes et bien focalisées. Ce resserrage de bouIons », ou plutôt de synapses, a précisément lieu pendant l'adolescence. [...]

Dans plusieurs de vos livres, vous dites qu'une psyché peut se structurer, ou se déstructurer, autour d 'un seul mot. rous citez I 'exemple du père résistant quifinalement s 'avère avoir été collabo. Le mot « résistant » a construit le gosse, qui apprend, beaucoup plus tard, qu'en fait le résistant était un collabo, donc il s'effondre. Autrement dit, le pouvoir de nos mots sur nos réseaux neuronaux est colossal !

Les mots ont un effet de résonance. Prenons un exemple plus anodin : des skieurs à leur entraînement. Avant de partir, ils visualisent la descente et se la décrivent dans la tête : « Là, ça tourne. Après, il y a une bosse. Ensuite, je fonce. .. » Et quand on leur branche des capteurs sur la tête pendant qu'ils font cet exercice, leur visualisation peut être repérée par la caméra magnétique et on voit qu'elle provoque des réponses de la part des réseaux neuronaux, ce qu'on appelle des « préparations biologiques à l'action ». Autrement dit, une visualisation provoque des modifications précises de fuseaux neuronaux qui envoient des informations dans le corps, dans les jambes ou ailleurs. Une représentation mentale peut modifier notre corps. Le skieur se prépare biologiquement à sa descente, physiquement, psychologiquement, en imaginant qu'il va descendre, et c'est probablement pour ça que la psychothérapie est nécessaire et souvent efficace. Quand ils sont seuls, les gens ont tendance à ruminer : « Oh, j'ai dit ceci, je n'aurais pas dû. Mon père a dit cela, je ne m'en sortirai jamais, je lui en veux », etc. Seuls, nous aggravons les processus négatifs. Le fait d'avoir à nous décentrer de nous-mêmes pour communiquer par des mots, donc agir sur le monde d'un autre, fait que la psychothérapie, quelle qu'elle soit, modifie notre maillage neuronal, donc nos pensées, croyances, attitudes, comportements. Quand je me confie à un(e) psychothérapeute, que je lui dis des choses que je ne dis à personne d'autre, si l'on me mettait des capteurs sur le crâne ou que l'on me scannait par résonance magnétique à ce moment-là, comme on l'a fait pour les skieurs, on verrait probablement la partie supérieure de mon aire cingulaire antérieure s'allumer : celle qui s'allume quand je suis en état de bien-être. Ce qui explique que tant de gens se sentent bien après une séance de psychothérapie. [...]

Aussi important que la plasticité neuronale et tout aussi révolutionnaire, voici un nouveau concept dont on va beaucoup parler dans les temps à venir : notre cerveau est neurosocial. Cela signifie que nos neurones entrent sans arrêt en résonance avec ceux d'autrui ; nos intériorités sont en communication directe. C'est-à-dire que nos circuits neuronaux sont faits pour se mettre en phase avec ceux des autres. Partant de là, nous n'avons littéralement pas le même cerveau, donc pas la même vie, selon les relations que nous entretenons avec autrui. [...]

Mais qu'est-ce qui fait que certaines personnes dépriment et d'autres pas ? Il y a des gens qui ne dépriment jamais, bien qu'ayant subi des guerres ou les pires traumatismes, et qui entraînent les autres à survivre, et d'autres qui, pour des riens, se mettent à broyer du noir et sont incapables de réagir.

Le salut ne se trouve-t-il que dans de nouveaux médicaments ?

Bien sûr que non. L'exercice physique assidu par exemple empêche la dépression parce qu'il fait sécréter des substances comme l'insuline, qui est l'un des facteurs de développement des réseaux neuronaux. Ceux-ci en sont de gros consommateurs. L'insuline augmente la plasticité neuronale, ce qui veut dire que lus vous faites d'exercices physiques, plus vous stimulez votre capacité à produire de nouvelles synapses, et pas seulement dans vos aires motrices. Plusieurs recherches récentes ont ainsi confirmé que l'exercice physique retardait le vieillissement. La devise antique Mens sana in corpore sano, « Un esprit sain dans un corps sain », reste valable jusque dans le très grand âge. C'est d'ailleurs aussi efficace que les régimes diététiques... L'alimentation joue un rôle direct sur le cerveau, c'est incontestable —j'ai fait ma thèse sur ce sujet ! —, mais moins que l'exercice physique.

La plasticité neuronale baisse tout de même sensiblement quand on commence à vieillir, non ?

Cela a beaucoup été dit, notamment à l'époque des Trente Glorieuses, quand on a commencé à dénigrer systématiquement les personnes âgées et à prôner un jeunisme général dans la société. Puis les nouvelles techniques d'imagerie cérébrale sont arrivées et on s'est aperçu que si en effet certains noyaux neuronaux devenaient difficiles à entraîner avec l'âge, avec moins de synaptogenèse, d'autres noyaux s'avéraient au contraire plus nombreux et dynamiques chez la personne âgée. Pourquoi ? Parce qu'un vieux cerveau est aussi beaucoup plus entraîné, il connaît en quelque sorte les raccourcis neuronaux et fonctionne à l'économie; certains de ses réseaux fonctionnent donc mieux que chez la personne jeune. Ils fonctionnent aussi sous l'influence d'autres hormones, avec en particulier moins de testostérone chez le vieil homme que chez le jeune, donc moins d'agressivité, et avec une déperdition énergétique globale moindre. Comment la culture influe-t-elle sur ces données de base ?

Il y a un aphorisme qui m'a toujours guidé dans mes études : Le cerveau ne s'use que si l'on ne s'en sert pas. » Toute perception cérébrale laisse une trace ; si vous empêchez une petite fille (ou un petit garçon) d'utiliser son intelligence et ses facultés mentales naturelles (par la guerre, l'abandon, etc.), ses réseaux synaptiques ne se développeront tout simplement pas. Et on pourra finalement en conclure qu'il ou elle est stupide. A l'inverse, imaginez quelles possibilités gigantesques peuvent s'épanouir dans le cerveau d'un enfant, garçon ou fille, à qui l'on permet d'actualiser tous ses potentiels : les retombées sur sa santé mentale et physique à l'âge adulte en seront énormes. [...]

Le désir mimétique semble donc être ce qui permet de construire l'appareil psychique humain. Cela dit, suivez bien la complexification du processus. Stade no 1, l'imitation. Tant qu'il y a apprentissage, le modèle que je suis en train d'imiter reste modèle, à double titre : d'abord parce que c'est lui que j'imite, ensuite parce qu'il me laisse l'imiter, comme un professeur donne des cours à des élèves, qui font attention à ce qu'il dit et le prennent pour modèle. Mais voilà que mon apprentissage avance et que je passe au stade no 2 : le désir se forme en moi d'imiter mon modèle un cran plus loin, au point de me mettre en quelque sorte à sa place, usant des mêmes objets que lui, bénéficiant des mêmes avantages, du même statut. Que fait-il ? Avec ou sans diplomatie, il refuse. On ne touche pas à ce que le modèle se réserve à lui-même et qui se met à revêtir une valeur particulière, sur le plan de l'avoir, mais aussi sans doute sur celui de la puissance, qui fait qu'il est modèle et moi seulement élève. Va alors naître chez moi le désir de prendre sa place. Mon modèle devient peu à peu dans mon esprit mon rival. Cette rivalité peut aller jusqu'à entraîner des nations entières dans la guerre, comme René Girard le montre en étudiant la rivalité mimétique entre Napoléon Ier et le général von Clausewitz, entre Bismarck et Napoléon III, entre Hitler et Staline. Plus banalement, je peux me retrouver dans une troisième forme de désir mimétique : mon modèle s'avérant imbattable, je ne le vis plus comme un rival mais comme un obstacle insurmontable, m'empêchant définitivement d'accéder à l'objet de mon désir.

Autrement dit, nous vivons en permanence entourés de modèles qui deviennent des rivaux, et parfois des obstacles. Et petit à petit se crée dans notre cerveau un amalgame qui fait que toute rivalité va susciter en nous un désir, comme si, par essence, tout rival possédait quelque chose de précieux que nous n'avons pas. Et c'est alors la rivalité elle-même qui devient un modèle. Il faut pour cela un contexte particulier. Ainsi, toute inégalité n'est pas automatiquement source de rivalité. Sous l'Ancien Régime, il ne serait venu à l'idée d'aucun manant, ni d'aucun marchand appartenant au tiers état, de revendiquer les droits d'un noble ou d'un religieux. Ces derniers n'étaient pas vécus comme modèles, ils étaient juste différents. Alors qu'aujourd'hui, les privilégiés apparaissent tous comme des modèles, donc des rivaux, donc des obstacles, entraînant un ressentiment général qui complique sérieusement les affaires de la démocratie, en suscitant haine, aigreur et amertume. [...]

À votre façon vous êtes un optimiste !

Je suis d'accord avec Krishnamurti quand il dit : « Si vous regardez votre peur en tant que peur et non en tant que peur de quelque chose, les choses vont déjà beaucoup mieux. » Je vais vous donner un exemple banal. Une patiente me dit que son mari a une maîtresse et que cela lui est insupportable. Je lui réponds : « Madame, vous avez soixante et quelques années, votre mari a soixante-dix ans, vous vous plaignez de ce qu'il consacre à cette dame quelques instants de sa vie. Mais est-ce qu'il rentre à la maison tous les soirs ? Oui. Est-ce qu'il est gentil avec vous ? --- Oui. Est-ce qu'il s'occupe bien de la maison ? Oui. -- Est-ce qu'il vous emmène en vacances ? Oui. --- Est-ce que vous passez des vacances en famille avec enfants et petits-enfants ?

Oui. -- Mais alors, qu'est-ce que cela vous enlève ? Pourquoi voulez-vous vous coincer dans une rivalité sur un point en particulier ? Considérez que votre mari adore manger chinois et que, comme vous avez horreur du chinois, eh bien, vous le laissez de temps en temps aller au restaurant chinois, et puis c'est tout, cela ne vous enlève rien et lui, ça lui fait plaisir ! » Depuis, cette dame va beaucoup mieux. Pourquoi ? Parce que je lui ai dit que ce n'était pas la peine de se raconter d'histoires. Regardons la réalité telle qu'elle est, mais sous toutes ses faces : nous verrons que la plupart sont positives ! La liberté n'est pas un cadeau que l'homme recevrait, entier et terminé. La liberté n'est pas un « acquis social ». Ce que l'on reçoit, c'est la capacité de se libérer progressivement. Non pas tant d'ailleurs du désir mimétique lui-même que de la rivalité à laquelle il nous pousse. On peut très bien revenir à ce stade d'apprentissage qu'on a connu dans l'enfance, quand on nous montrait et qu'on imitait, tout en gardant paisiblement le modèle comme modèle, et se libérer de ce carcan de la rivalité qui nous enferme dans la jalousie, l'envie, la violence. La sagesse consiste simplement à finir par apprendre à désirer ce que l'on a, et non pas systématiquement ce que l'on n'a pas. A partir du moment où l'on y parvient, on est non seulement dans la sagesse, mais également libéré.

Dès lors queje suis sans désir de possession, je suis content de ce que j 'ai, et donc libre ?

Libre de creuser ce que j'ai. J'ai une conscience, je peux explorer cette conscience pendant des années, jusqu'à la rendre suraiguë, éveillée. Et capable d'une certaine distance vis-à-vis des désirs et des comportements que mes neurones miroirs me poussent à imiter. Il s'agit, comme disait Krishnamurti, de voir la réalité psychologique là où elle se situe ». Il disait aussi qu'il fallait se libérer du connu », c'est-à-dire de tous les conditionnements et fanatismes dont nous avons été contaminés, de tous les mimétismes rivaux qui jalonnent notre existence et nous imprègnent.

Le fait psychologique ne se situe pas dans tel ou tel individu, ni dans tel ou tel cerveau, mais dans la mystérieuse transparence du rapport entre les individus. [...]

Bref, l'approche neurocognitiviste est devenue ma culture médicale. Je n'ai jamais rechigné à essayer d'aborder des problèmes complexes en les simplifiant. Nous savons très bien qu'en réalité, nous ne faisons que procurer à nos patients le coup de pouce qui va leur permettre de réamorcer leurs capacités d'autorééquilibrage et d'autoréparation, qui existent chez tout individu et dont les processus nous échappent en grande partie. Souvent, il s'agit juste de redonner au patient de l'espoir, de l'optimisme, de l'aider à prendre conscience qu'il peut modifier son parcours, se changer lui-même. On met ainsi en branle la dynamique des cercles vertueux, qui fait peu à peu entrer la personne dans un registre différent. Autrement dit, les deux grandes forces de l'approche neurocognitiviste ont été, me semble-t-il, son pragmatisme et son humilité. [...]

De temps à autre, le bien-être traverse nos vies. Si vous en prenez conscience et le savourez, autrement dit si vous vous rendez présent à cet instant, vous le transformez en un sentiment de bonheur beaucoup plus puissant, qui va laisser une trace profonde dans votre cerveau, où il se trouvera câblé », « fixé », enregistré » (ces mots sont approximatifs) quelque part dans vos réseaux synaptiques et neuronaux. Cette trace vous sera désormais disponible, comme un souvenir accessible qui pourra vous donner un influx de vitalité positive, quand le contexte devenu difficile l'exigera.

De nombreuses recherches corroborent cette vision, notamment celles du neuropsychiatre austro-américain Eric Kandel, qui a reçu le prix Nobel de médecine en 2000 pour ses travaux sur la mémoire. Kandel a fait faire dans son laboratoire des expériences sur la

« sécurité apprise ». On connaissait déjà 1'« impuissance acquise », grâce à Martin Seligman qui, avant de devenir le champion de la psychologie positive, avait montré qu'en mettant des animaux en situation d'impuissance (à l'aide de chocs électriques inévitables), ces malheureux se retrouvaient plongés dans une sorte de dépression durable : même si on les remettait ensuite dans un contexte agréable, ils demeuraient craintifs et déprimés ; ayant appris à être impuissants, ils avaient développé une vision du monde dépressive, et n'en seraient plus. Cette expérience connaît heureusement son pendant : en habituant des animaux à se sentir bien et en sécurité en présence de stimuli sonores ou lumineux, on peut engrammer dans leur cerveau un sentiment de confiance tel qu'ensuite, même placés dans des situations difficiles, il suffira d'un déclic (le stimulus en question) pour faire revenir le souvenir du bien-être et ainsi leur donner une énergie redoublée pour se sortir d'embarras par exemple pour traverser un bassin d'eau glacée. Une sorte de conditionnement pavlovien positif pouvant augmenter notre résilience... [...]

Les émotions sont à la fois naturelles, spontanées, inévitables, mais aussi pour partie sous l'emprise de nos décisions et de notre volonté. [...]

Quels seraient vos conseils pour garder un cerveau dynamique etjeunejusqu 'à un âge avancé ?

D'abord développer sa curiosité. Je suis stupéfait de voir le manque de curiosité des gens. Nous sommes noyés sous les informations : nous en recevons trop et perdons la curiosité de chercher par nous-mêmes. Nous nous contentons de recevoir et de nous laisser gaver. Notre cerveau a besoin de nouveauté pour se maintenir en bon état de fonctionnement. Le doute, l'incertitude et l'interrogation intérieure sont indispensables pour susciter la curiosité qui nous amène à chercher et à inventer. La meilleure façon que j'ai trouvée de mettre ce principe en application est de tenir un journal de façon quotidienne. C'est pour moi l'occasion de me demander régulièrement : « Tu as pensé ceci ou cela, mais était-ce vraiment la seule façon de le penser ? N'y avait-il pas une autre façon de voir ? T'es-tu vraiment posé la bonne question ? »

Un journal intime est un lieu de mémoire, mais aussi de questionnement, de réflexion. C'est un excellent moyen de se remettre en mouvement, d'évoluer et donc de garder de la vitalité. Ce qui est vivant est en mouvement. Comme tout humain, je fonctionne sur la base de croyances, de représentations des choses, mais sont-ce les seules représentations possibles ? N'y en aura-t-il pas d'autres ? Ne puis-je pas aller plus loin ?

Cette attitude qui maintient le cerveau plastique et l'esprit jeune, je la retrouve paradoxalement quand je donne une conférence à des personnes âgées. Il ne s'agit certes pas de n'importe quelles personnes âgées : celles-là font la démarche d'assister à mes conférences. Je trouve très émouvant de retrouver chez elles cette jeunesse qu'ont les enfants, mais que nous perdons ensuite parce que nous nous bardons de certitudes pour fonctionner de manière efficace. Hélas, trop de certitudes rigidifient nos voies neuronales. Ainsi perdonsnous la jeunesse de notre cerveau, donc notre jeunesse tout court. Certaines personnes âgées comprennent qu'il faut tout relativiser, que l'on peut, jusqu'au bout, changer sa façon de voir. A mesure que l'espérance de vie s'allonge, nous voyons de plus en plus de grands-parents se réémerveiller au contact de leurs Petits-enfants, auprès desquels — sans doute par mise en résonance de leurs neurones miroirs — ils retrouvent une fluidité et une spontanéité qu'ils avaient perdues. Débarrassés du devoir d'assurer la logistique et l'éducation, de nombreux grands-parents ont suffisamment de recul pour arrondir les angles. Je pense donc que contrairement à ce que l'on s'imagine, la vieillesse peut être un âge privilégié de regain de fluidité, un troisième temps de la vie, où la plasticité neuronale et cérébrale peut jouer à fond, surtout au contact des plus jeunes générations. Nous savons désormais scientifiquement que des réseaux synaptiques peuvent se former jusque dans la très grande vieillesse. Rester fluide et souple est bien sûr essentiel sur le plan physique, d'où l'importance de trouver la forme de gym ou d'exercice qui nous va, mais c'est au moins aussi important sur le plan mental. Les deux fonctionnent ensemble : plus votre pensée est fluide, plus votre corps est délié, décontracté. Je m'en suis souvent aperçu en écrivant : au bout de quelques heures derrière mon ordinateur, mon dos, mes épaules, ma nuque me font mal et, comme par hasard, ce que j'écris devient lourd, rigide, ennuyeux. Je me lève alors, je mets de la musique, je danse et fais quelques mouvements d'assouplissement. Et aussitôt après, mon écriture retrouve de la fluidité, de l'humour et de la légèreté. C'est là une sorte d'évidence qui vaut pour tous les âges de la vie. Les enfants devraient apprendre des rudiments de yoga ou de méditation à l'école. Et il est grand temps — on le fait ici ou là de façon très ponctuelle — d'introduire dans les maisons de repos des cours de tai-chi ou de danse, etc. C'est bon pour le corps, le relationnel, le social et cela crée cette fluidité qui aidera les gens à être moins vulnérables. Les personnes âgées qui font ces exercices ont moins de chutes, d'accidents, ont un meilleur moral et de meilleures défenses immunitaires. Le phénomène de plasticité neuronale occupe une place primordiale dans ce processus de vitalité. 

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